In Le Matin du 15/05/2026

Il y a, dans l’Algérie officielle, deux catégories de citoyens. Ceux qui ont libéré le pays. Et ceux qui vivent confortablement sur son dos. Entre le commandant Azzedine et Abdelkader Bengrina, il y a comme une révolution de différence. Mais ça, la « nouvelle Algérie de Tebboune », s’en accommode volontiers. Dans la première catégorie, on trouve, en effet, le commandant Azzedine, 92 ans, figure de la Wilaya IV, ancien chef de guerre qui a connu les djebels, les embuscades, la clandestinité et la perspective très concrète de finir fusillé par l’armée coloniale. Aujourd’hui, ce vieil homme se bat contre un cœur défaillant et contre une administration plus redoutable, à sa manière, que tous les barrages militaires qu’il a franchis pendant la guerre.

Dans la seconde catégorie, on trouve l’islamo-affairiste, Abdelkader Bengrina, politicien islamiste à géométrie variable, spécialiste des déclarations tonitruantes et des fidélités recyclables, qui vient d’annoncer qu’il s’accordait une parenthèse médicale à l’étranger. Lui qui déclarait que l’Algérie a le meilleur système de santé en Afrique se barre à l’étranger pour ses bobos de santé !

Le premier a risqué sa vie pour que l’Algérie existe. Le second profite de l’Algérie telle qu’elle dysfonctionne. Le premier attend une décision. Le second prend l’avion, mais avec quel argent ? Celui de la sécurité sociale ? Pas étonnant.

À lui seul, ce contraste raconte 64 ans de dérive autoritaire.

Le commandant Azzedine, héros national quand il s’agit de meubler un discours officiel, devient un simple numéro de dossier lorsqu’il faut lui garantir un droit élémentaire : celui d’être soigné. Son entourage supplie, relance, alerte. L’administration répond avec son vocabulaire de morgue : « le dossier suit son cours ».

Pendant ce temps, Bengrina fait ses bagages pour s’envoler ailleurs. Il est dit que cet islamiste compatible, notoirement proche de Tebboune, peut donc bénéficier des privilèges des nantis. Pas le commandant Azzedine et les milliers de patients algériens qui souffrent dans les hôpitaux, faute de médicaments.

Bengrina n’a jamais pris le maquis, n’a jamais risqué sa vie pour une Algérie meilleure, mais il a traversé toutes les saisons politiques sans jamais perdre le nord, c’est-à-dire la direction du palais présidentiel. Sous un régime ou sous un autre, peu importe la couleur des rideaux : Abdelkader Bengrina finit toujours par trouver un fauteuil au premier rang. N’a-t-il pas fait élire son fils à l’APN. Les privilèges sont en héritage !

Abdelkader Bengrina appartient à cette espèce très résistante de la faune politique algérienne : le courtisan opportuniste. Une créature capable de transformer chaque changement de régime en promotion personnelle.

Chez certains, la colonne vertébrale soutient les convictions. Chez Bengrina, elle facilite les courbettes.

Il se présente volontiers comme homme de principes. En réalité, son seul principe semble être de ne jamais se trouver trop loin du pouvoir. Il a fait de l’allégeance une méthode, de la surenchère un style et de la provocation un fonds de commerce.

Tous ces responsables qui vantent les performances extraordinaires du système de santé national ont une curieuse habitude : dès que leur tension monte, ils prennent l’avion. Il est vrai que le patriotisme a ses limites. Il s’arrête généralement à la porte des cliniques algériennes.

Pour le commun des citoyens, il y a les listes d’attente, les ruptures de médicaments et les promesses. Pour les alliés du régime, il y a les billets d’avion, les prises en charge dans les hôpitaux européens. N’est-ce pas M. Tebboune !?

Le plus cruel n’est pas que Bengrina parte se soigner ailleurs. Le plus cruel est qu’il puisse l’annoncer avec l’assurance tranquille de celui qui sait que, dans cette République inversée, les passe-droits sont plus naturels que les droits.

Le commandant Azzedine symbolise une génération qui a donné sans compter. Bengrina incarne une génération politique qui a beaucoup pris sans jamais rien risquer.

L’un porte les cicatrices de l’histoire. L’autre se contente d’en réciter la bande-annonce.

Et c’est peut-être cela, au fond, la définition la plus précise du système algérien : un régime qui laisse ses héros dans les salles d’attente pendant qu’il déroule le tapis rouge à ses figurants les plus dociles.

Azzedine a contribué à libérer le pays. Bengrina, lui, s’est contenté de trouver la meilleure place dans un système réservé à une caste qui se reproduit.

El Ghoul (in Le Matin du 15/05/2026)