Alger s’éveille sous un ciel de plomb, non pas celui de la météo qui affiche un printanier 19°C, mais celui, bien plus pesant, d’une atmosphère politique saturée de soupçons. Dans les dédales de la capitale, le titre s’impose comme une évidence amère : « Peur sur la ville ». Une capitale sous état de siège, non pas par des armées étrangères, mais par le déploiement d’un dispositif qui ressemble étrangement à une veillée funèbre de la démocratie. Alors que le calendrier officiel nous projette vers le 2 juillet 2026 pour le renouvellement des 407 sièges de l’Assemblée populaire nationale (APN), le pays semble moins se préparer à un scrutin qu’à une nouvelle mise en scène de sa propre captivité.

La liturgie du vide législatif

Le spectacle est rodé. On nous annonce, avec le sérieux des grands soirs, une « intense mobilisation » de la scène politique. Le Front de libération nationale (FLN), avec ses 98 sièges actuels, et le Rassemblement national démocratique (RND), qui en compte 58, se préparent à rejouer le match de la pérennité. Le discours officiel, relayé par les canaux de la « communication maîtrisée », vante le lancement d’une plateforme numérique pour le dépôt des candidatures, présentée par Abdelkarim Benmbarek comme le summum de la « transparence ».

Quelle dérision. Dans une nation prise en otage par sa caste militariste, la transparence numérique n’est que le vernis technologique d’une opacité structurelle. On confie la sélection des futurs « représentants du peuple » à un comité national de pilotage peuplé d’anciens ministres et de cadres dont l’expérience consiste surtout à avoir survécu à tous les naufrages éthiques du régime. Pendant ce temps, la commission électorale s’alarme de « faux liens d’inscription », y voyant des tentatives de manipulation. C’est l’arroseur arrosé : un système qui repose sur la manipulation s’effraie de voir son propre poison circuler sur la toile.

L’éclipse de l’élite et la nuit de la nation

Ce qui se joue en ce printemps 2026, ce n’est pas le choix d’une direction économique ou sociale, mais la consolidation d’un mandat, celui d’Abdelmadjid Tebboune, reconduit en septembre 2024 dans des conditions que l’histoire jugera sévèrement. Monder Bouden, secrétaire général du RND, ne s’en cache d’ailleurs pas : l’objectif est de revenir « encore plus forts » pour soutenir le pouvoir en place. On assiste ici à ce que nous appelons « l’éclipse de l’élite » : une classe politique qui ne cherche plus à représenter, mais à servir de béquille civile à un pouvoir dont l’essence est ailleurs.

La « militarisation de l’État » n’est plus un concept de politologue, c’est une réalité palpable où les militaires dissolvent, jour après jour, le peu qu’il reste de pouvoir civil. Cette Algérie, au lieu de célébrer sa diversité et sa jeunesse, semble s’enfermer dans ce que nous décrivons comme le passage « des identités rebelles aux identités meurtrières ». On préfère l’ordre des cimetières à la rumeur féconde de la liberté.

Une souveraineté en trompe-l’œil

Pendant que les partis se disputent les restes d’une souveraineté économique déjà largement entamée par les appétits de la rente, la réalité du pays est occultée. On nous parle de « défis de la réconciliation entre le politique et le militaire », comme si l’on pouvait réconcilier le geôlier et sa victime sans changer les barreaux de la cellule. L’Algérie est devenue cette nation qui a peur de son propre reflet dans le miroir de la démocratie. Elle craint ses étudiants, elle craint ses intellectuels, elle craint jusqu’aux chansons de ses supporters de football, transformées en hymnes à la résistance contre la médiocrité érigée en monstruosité.

Le scrutin proportionnel, maintenu comme règle de base, ne servira qu’à saupoudrer les 407 sièges d’une diversité de façade. Entre un FLN qui s’accroche à son passé glorieux pour masquer un présent vide et un MSP (65 sièges) qui joue le rôle d’une opposition de confort, le peuple algérien observe, de loin, ce théâtre d’ombres.

Le réveil ou l’abîme ?

Alors que l’Europe cumule les épisodes climatiques extrêmes et que le monde se fracture sous les coups de boutoir des impérialismes, l’Algérie semble s’être retirée du temps. Elle est prisonnière d’une caste qui préfère la « peur sur la ville » au souffle de la vie. Le 2 juillet 2026 ne sera qu’une date de plus dans le calendrier de notre dépossession, à moins qu’un sursaut, celui des « savoirs insurgés » contre la « théologie d’une révolte épistémique », ne vienne enfin briser les chaînes d’une nation qui mérite mieux que ce silence de plomb.

Cette Algérie qui a peur d’elle-même doit enfin comprendre que sa seule chance de survie réside dans la fin de ce « siège » mental et physique.

Car une nation qui craint sa propre liberté est une nation qui court, les yeux bandés, vers son propre effacement.

Par Khaled Boulaziz