Le vrai scandale n’est pas seulement que la drogue détruise la jeunesse algérienne. Le scandale, c’est qu’elle le fasse dans un pays où le régime surveille tout, sauf ce qui l’arrange.
Un pouvoir capable de retrouver un opposant, d’étouffer une réunion, de traquer un journaliste ou d’arrêter un étudiant pour une phrase publiée en ligne ne peut pas prétendre découvrir, impuissant, que le poison circule dans les quartiers, les écoles, les prisons et les villes. Quand le régime voit tout face à la contestation, mais devient aveugle devant la drogue, ce n’est plus seulement une faiblesse : c’est une question politique.
Les chiffres donnent le vertige. En 2025, la Sûreté nationale a annoncé la saisie de plus de 7 tonnes de cannabis, plus de 665 kg de cocaïne et plus de 20 millions de comprimés psychotropes. Un bilan détaillé évoque même 7 tonnes, 99 kg et 348 g de cannabis, 665 kg et 738 g de cocaïne, 2 kg et 710 g d’héroïne, ainsi que 20 535 101 comprimés psychotropes ; la DGSN dit avoir traité 175 920 affaires liées aux stupéfiants impliquant 192 252 suspects.
Ces chiffres ne sont pas des détails techniques. Ils racontent une société sous pression. En 2024 déjà, la Sûreté nationale annonçait 5,697 tonnes de cannabis, plus de 377 kg de cocaïne, 1,426 kg d’héroïne et plus de 14 millions de comprimés psychotropes, avec 141 356 affaires et 157 744 suspects.
Autrement dit : le phénomène ne recule pas, il s’installe. Il grossit. Il traverse les frontières, les routes, les ports, les villes, les quartiers, les corps. Et plus les saisies augmentent, plus une question devient impossible à éviter : comment un système aussi verrouillé laisse-t-il passer autant de poison ?
En Algérie, la drogue n’est pas seulement un fléau social. Elle devient un révélateur politique. Elle montre les failles, les complicités, les silences et les intérêts d’un régime qui contrôle férocement la parole, mais semble incapable de protéger la jeunesse contre ce qui la détruit.
On nous parle de “délinquance”, de “frontières poreuses”, de “perte des valeurs”. Ces mots existent, mais ils deviennent suspects lorsqu’ils servent à cacher l’essentiel : dans un système aussi surveillé, rien d’aussi massif ne prospère longtemps sans protection, sans négligence organisée ou sans intérêt.
La drogue sert à ce que la matraque ne peut pas toujours obtenir : neutraliser sans procès, détruire sans bruit, isoler sans cellule. La prison peut fabriquer des héros. La drogue fabrique du silence. Elle attaque la volonté, la famille, la confiance, l’avenir.
Un jeune qui sombre ne manifeste plus. Il ne s’organise plus. Il ne débat plus. Il survit. Et cette survie humiliée arrange ceux qui gouvernent contre la société.
La cible principale est donc la jeunesse.
La jeunesse algérienne est le cauchemar du régime. Elle a l’énergie, le nombre, l’impatience. Elle peut transformer une humiliation quotidienne en mouvement politique. Elle peut faire trembler les palais, les casernes, les clans et les fortunes mal acquises.
Alors on l’épuise : chômage, exil forcé, humiliations administratives, propagande, prison, misère culturelle. Et quand tout cela ne suffit pas, on laisse le poison faire son travail.
La drogue devient l’exil intérieur de ceux qui n’ont pas pu partir. Une harga immobile. Un visa vers le néant. Ceux à qui l’on ferme l’avenir cherchent parfois l’oubli. Et le régime regarde ailleurs, parce que cet ailleurs l’arrange.
Mais cette jeunesse n’est pas seulement dans les quartiers ou les universités. Elle est aussi dans les casernes. Elle porte l’uniforme, tient les barrages, garde les frontières, obéit aux ordres. Ce sont les soldats de premier rang, ces fils du peuple que la caste militariste place entre elle et la colère populaire.
Ces soldats ne sont pas la caste. Ils en sont souvent les otages.
Fils de familles modestes, ils connaissent les mêmes humiliations que ceux qu’on leur demande parfois de surveiller ou de réprimer. La caste militariste les utilise, puis les jette. Elle les met en première ligne pendant que les généraux, les clans, les ministres, les affairistes et les héritiers vivent loin du danger.
Le drame du régime algérien, c’est qu’il fait défendre les privilèges d’une caste militariste par les enfants mêmes de la majorité qu’elle opprime.
Voilà le cœur du système : une minorité organisée domine une majorité désorganisée.
La caste militariste n’a pas besoin d’être aimée. Elle n’a pas besoin d’être légitime. Elle tient parce qu’elle contrôle les sommets de l’armée, de la police, des douanes, des tribunaux, des médias, des marchés publics, des ports et des circuits de protection. Elle tient aussi parce qu’elle place les soldats de premier rang, les policiers de base, les fonctionnaires et les exécutants entre elle et le peuple.
En face, le peuple a le nombre, mais il est fragmenté. Il souffre séparément. Il comprend souvent ce qui se passe, mais sans structure durable. Il rage, mais trop souvent seul.
C’est cette asymétrie qui permet au régime de durer.
La drogue entre dans cette logique. Elle désorganise encore plus ceux qui sont déjà privés d’organisation. Elle casse les liens, installe la honte dans les familles, transforme les quartiers en zones de peur, nourrit des petites mafias et occupe les jeunes à se détruire pendant que les vrais responsables continuent à gouverner, importer, blanchir, placer leur argent et envoyer leurs enfants étudier à l’étranger.
Même les bilans militaires montrent l’ampleur du phénomène : selon un bilan annuel 2025 attribué au ministère de la Défense, l’ANP aurait arrêté 2 354 narcotrafiquants, mis en échec l’introduction de 35 tonnes de kif traité, saisi 934 kg de cocaïne et 40 millions de comprimés psychotropes.
Ces chiffres ne disent pas seulement que le trafic existe. Ils disent qu’il est massif. Industriel. Durable. Organisé.
Puis vient le théâtre officiel.
Le régime annonce des saisies, exhibe des suspects, arrête quelques petits revendeurs, condamne quelques consommateurs. Il frappe en bas pour éviter de regarder en haut. Le petit dealer devient le visage du crime, le jeune dépendant devient le coupable idéal, la famille devient responsable de son propre malheur. Mais les grands circuits, les protections, les complicités et les passerelles entre trafic, corruption et appareil sécuritaire restent dans l’ombre.
L’affaire des 701 kg de cocaïne saisis en 2018 au port d’Oran reste, à ce titre, un symbole : Le Monde la décrit comme une affaire ayant mis en lumière des personnalités politiques, judiciaires et sécuritaires, dans un dossier devenu emblématique des dérives et de la corruption du système.
Il faut donc refuser le vocabulaire confortable.
La drogue n’est pas seulement un “problème de société”. C’est aussi un problème de régime. Ce n’est pas seulement une tragédie sanitaire. C’est une question politique. Dans les régimes autoritaires, elle peut devenir le prolongement invisible de la répression : là où la police disperse les foules, le poison disperse les volontés.
La lutte contre la drogue ne peut pas être confiée à ceux qui profitent du désordre.
Un régime qui détruit l’école ne sauvera pas la jeunesse avec des slogans. Un régime qui ferme les espaces politiques ne protégera pas les jeunes avec des campagnes morales. On ne combat pas le poison en laissant intact le système qui l’utilise.
La réponse doit venir du peuple : reconstruire les liens, rouvrir les espaces de parole, de culture, de sport, d’éducation et de solidarité. Remplacer les réseaux du poison par des réseaux de conscience. Faire sortir les familles de la honte. Rappeler aux soldats de premier rang qu’ils sont les fils du peuple, non les gardiens naturels de la caste.
Car le régime gagne quand chacun croit souffrir seul.
Il gagne quand le jeune a honte, quand la mère pleure en silence, quand le père se tait, quand le soldat croit que le peuple est son ennemi, quand le quartier se résigne.
Mais la honte doit changer de camp.
Elle n’est pas sur les familles détruites. Elle est sur le régime qui laisse circuler le poison. Elle est sur les responsables qui protègent les réseaux. Elle est sur les juges qui frappent les faibles et épargnent les puissants. Elle est sur la caste militariste qui sacrifie une génération pour préserver ses privilèges.
Le régime ne craint pas une jeunesse malheureuse. Il craint une jeunesse consciente.
Il ne craint pas une majorité pauvre. Il craint une majorité organisée.
Il ne craint pas les soldats de premier rang tant qu’ils obéissent sans comprendre. Il les craint le jour où ils se rappellent qu’ils viennent du même peuple que ceux qu’on leur ordonne de contenir.
Aucun régime ne peut éternellement gouverner un peuple qu’il empoisonne. Aucune caste militariste, même armée, même riche, même protégée, ne peut survivre indéfiniment lorsque la majorité comprend le mécanisme.
La caste paraissait immense parce que le peuple était dispersé. Elle paraissait invincible parce que la majorité était désorganisée. Mais une majorité qui se reconnaît, se parle et s’organise cesse d’être une foule. Elle devient une force.
Et lorsque ce désir de dignité s’organise, aucune caste militariste ne reste longtemps debout.
Par Khaled Boulaziz



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