Le renvoi, pour la deuxième fois consécutive, du procès du journaliste Abdelwakil Blam par le Tribunal criminel de première instance d’Alger ne constitue pas un simple épisode procédural. Il s’inscrit dans une séquence plus large, révélatrice des tensions profondes qui traversent aujourd’hui la justice algérienne et, au-delà, l’état des libertés publiques dans le pays.
Selon les informations rendues publiques le 14 mai 2026 par Me Fetta Sadat, membre du collectif de défense des détenus d’opinion, cette décision de report fait suite à une demande de l’Agent judiciaire du Trésor, constitué partie civile dans l’affaire. Un élément qui intrigue autant qu’il interroge : pourquoi l’État, à travers cette institution, s’implique-t-il à ce point dans une affaire impliquant un journaliste ?
Des accusations lourdes, à forte portée politique
Détenu depuis le 5 janvier 2025, Abdelwakil Blam fait face à un triptyque d’accusations particulièrement graves : « participation à une organisation terroriste, atteinte à l’intégrité du territoire national et diffusion de fausses informations susceptibles de troubler l’ordre public. » De quoi le passer à la potence.
Ces chefs d’inculpation, souvent mobilisés dans des contextes sécuritaires extrêmes, apparaissent ici appliqués à un journaliste connu pour son engagement politique et son activisme. Cofondateur du mouvement « Barakat », il s’était opposé dès 2014 au quatrième mandat de Abdelaziz Bouteflika, avant de s’illustrer durant le Hirak de 2019 comme une voix critique du système.
Pour ses soutiens, ces poursuites relèvent moins du droit pénal classique que d’une logique de dissuasion politique.
Une procédure entachée de zones d’ombre
L’affaire trouve son origine dans une vague d’arrestations liée à la diffusion du hashtag « #je ne suis pas satisfait ». Selon le parquet de Chéraga, les publications de Blam sur Facebook auraient contribué à semer la discorde au sein de l’opinion publique. Les autorités affirment également que l’exploitation de son téléphone aurait révélé des contacts avec des individus qualifiés de terroristes à l’étranger.
Des éléments graves, mais dont la matérialité et l’interprétation restent au cœur des interrogations. Car, à ce stade, le débat contradictoire n’a toujours pas eu lieu. Et chaque report prolonge une détention provisoire qui, pour ses défenseurs, s’apparente à une sanction avant jugement.
Le spectre d’une justice politique
Au-delà du cas individuel, l’affaire Blam soulève une question plus large : celle de l’indépendance de la justice en Algérie. L’accumulation de chefs d’accusation à forte connotation sécuritaire contre des figures critiques du pouvoir alimente l’idée d’un recours extensif au droit pénal pour encadrer, voire neutraliser, la contestation.
Le contraste est d’autant plus frappant que le pays connaît, selon plusieurs observateurs, une augmentation significative du nombre de détenus d’opinion. Dans ce contexte, le procès à venir apparaît comme un test décisif.
Liberté d’expression : un espace en rétrécissement
Militant et journaliste de longue date, Abdelwakil Blam s’est imposé comme une figure de la parole libre, souvent incisive, parfois dérangeante. Son parcours illustre l’évolution d’un espace public algérien qui, après l’espoir suscité par le Hirak, semble aujourd’hui se refermer.
Les appels à sa libération se multiplient, portés par des avocats, des militants et une partie de la société civile. Mais ces voix restent isolées dans un paysage où les organisations indépendantes de défense des droits humains ont été largement affaiblies.
La comparaison, implicite ou explicite, avec des figures intellectuelles comme Boualem Sansal souligne ce paradoxe : en Algérie, la liberté d’expression ne bénéficie d’aucune tolérance. Il n’y a nulle place pour la moindre contestation ou avis critique.
Un procès sous haute surveillance
Le renvoi du procès de Blam ne fait que repousser l’échéance d’un affrontement judiciaire qui s’annonce déterminant. Au-delà de la culpabilité ou de l’innocence de l’accusé, c’est la capacité du système judiciaire à garantir un procès équitable qui sera scrutée.
Dans un pays où le recours à la détention provisoire est fréquent et où les accusations liées à la sécurité nationale peuvent peser lourdement sur les procédures, l’enjeu dépasse largement le cadre individuel.
Le procès Blam est devenu, malgré lui, un révélateur : celui d’un système qui donne la primauté aux impératifs sécuritaires sur les exigences de l’État de droit. Ce qui compromet gravement l’avenir des libertés en Algérie.
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