La nouvelle offensive autour de la nationalité marocaine accordée aux descendants de juifs marocains émigrés ne doit pas être lue comme une simple querelle identitaire. Elle ouvre un dossier beaucoup plus explosif : celui des biens, des terres, des maisons, des titres fonciers et des expulsions. Derrière les mots doux de mémoire, de filiation et de réparation, il y a une question brutale : qui paiera, demain, le prix des revendications patrimoniales venues de l’étranger ?

Au Maroc, le sujet n’est déjà plus théorique. Des citoyens ont affirmé avoir reçu des ordres de libérer des biens immobiliers ou fonciers au profit d’Israéliens se présentant comme propriétaires légaux ou ayants droit de familles juives marocaines parties après 1948. Ces cas, rapportés par les réseaux sociaux, ont nourri une colère populaire d’autant plus vive que certains habitants se comparent aux Palestiniens chassés de leurs terres.

Voilà le vrai cœur du scandale. Ce ne sont pas les juifs marocains comme mémoire historique qui posent problème. Cette mémoire existe, elle appartient au Maroc, et nul ne peut sérieusement l’effacer. Le problème commence lorsqu’une mémoire respectable devient une arme juridique, lorsqu’une filiation ancienne devient un levier d’expulsion, lorsqu’un passeport ou une naturalisation ouvre la voie à des revendications foncières contre des familles qui vivent parfois depuis des décennies dans les mêmes maisons.

La pétition lancée le 30 avril 2026 pour permettre aux descendants de juifs marocains émigrés d’obtenir ou de récupérer la nationalité marocaine s’inscrit donc dans une atmosphère lourde. Elle est présentée comme un geste de réparation historique. Mais dans un pays où la spoliation immobilière est déjà une plaie ouverte, toute réforme de nationalité peut devenir une bombe foncière. Le ministère marocain de la Justice a lui-même recensé 8 299 biens abandonnés placés sous surveillance pour prévenir la spoliation immobilière. Ce chiffre dit assez que le registre foncier marocain n’est pas un terrain neutre, mais un champ miné.

Le Makhzen veut parler d’histoire ; les Marocains, eux, parlent de clés. De maisons. De terrains. D’huissiers. D’ordres de quitter les lieux. De juges qui vont trop vite quand il faut expulser et trop lentement quand il faut protéger. Car le drame est là : l’État sait accélérer lorsqu’un dossier sert ses alliances, son image ou sa diplomatie ; il devient pesant, froid, procédurier, presque absent lorsqu’un citoyen ordinaire demande simplement à ne pas être dépossédé.

Cette affaire dépasse le Maroc. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de revendications patrimoniales concernant les juifs originaires des pays arabes et du Maghreb. Des organisations comme Justice for Jews from Arab Countries documentent depuis des années les pertes matérielles revendiquées par des communautés juives parties du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, de Libye, d’Égypte, d’Irak, du Yémen et d’autres pays. Leur objectif affiché est d’obtenir reconnaissance, documentation et compensation pour les biens abandonnés ou confisqués.

Israël a également cherché à transformer ce dossier en contre-offensive diplomatique. En 2019, des médias israéliens rapportaient que Tel-Aviv préparait des demandes d’indemnisation pouvant atteindre 250 milliards de dollars auprès de plusieurs pays arabes et musulmans, avec notamment 35 milliards de dollars réclamés à la Tunisie et 15 milliards à la Libye. Ce n’est donc pas seulement une affaire de nostalgie familiale. C’est un marché historique, une bataille de chiffres, de dossiers, de titres, d’archives et de compensations.

En Algérie aussi, le thème a déjà surgi. Des médias algériens ont rapporté, dès 2010, la création d’un dispositif israélien chargé de recenser les biens de juifs originaires de pays arabes, dont l’Algérie, en vue de demandes de restitution ou d’indemnisation. D’autres articles plus anciens évoquaient des revendications de groupes liés aux juifs du M’Zab concernant des terres et commerces à Ghardaïa et Laghouat. Ces dossiers n’ont pas tous la même solidité, ni la même portée juridique. Mais ils révèlent une même logique : transformer le départ historique en créance contemporaine.

En Tunisie, des cabinets et acteurs juridiques s’adressent explicitement aux descendants de juifs tunisiens pour explorer des démarches de restitution ou d’indemnisation concernant des biens supposément spoliés. Là encore, la question n’est pas de nier qu’il ait pu exister des injustices, des confiscations ou des abandons forcés. L’histoire du XXe siècle au Maghreb est pleine de drames, d’exils, de ruptures et de violences. Mais la vraie question est politique : qui transforme aujourd’hui ces douleurs anciennes en armes contre des habitants actuels ?

Car les peuples du Maghreb ne peuvent pas être condamnés à payer indéfiniment les factures croisées de l’histoire coloniale, de la naissance d’Israël, des migrations, des guerres et des arrangements diplomatiques conclus au-dessus de leur tête. Un Marocain modeste, une famille de Tanger, un héritier de Casablanca, un occupant de bonne foi, un MRE déjà victime de spoliation, n’ont pas à devenir les variables d’ajustement d’un grand règlement de comptes historique.

Le plus grave est le double standard. Lorsqu’un citoyen marocain, algérien ou tunisien perd son bien, il doit prouver, attendre, supplier, recommencer, produire des pièces, se heurter à des lenteurs interminables. Mais lorsqu’un dossier entre dans le champ des intérêts diplomatiques, tout semble soudain possible : pétitions, textes, accélérations, relais internationaux, avocats spécialisés, pressions politiques, discours de réparation.

C’est cette justice à deux vitesses qui nourrit la colère. Une justice lente pour les habitants, rapide pour les ayants droit puissants. Une justice tatillonne avec les faibles, généreuse avec les dossiers qui bénéficient de relais internationaux. Une justice qui transforme le citoyen ordinaire en suspect sur sa propre terre, pendant que des héritiers lointains peuvent se présenter avec des archives, des titres anciens et des avocats pour réclamer ce qu’ils considèrent comme leur dû.

Il faut le dire clairement : toutes les revendications ne se valent pas. Il peut exister des cas légitimes, documentés, juridiquement fondés. Mais aucune revendication patrimoniale ne doit produire l’expulsion brutale de familles enracinées. Aucun récit de départ ne doit effacer la vie de ceux qui sont restés. Aucun droit ancien ne doit devenir une arme automatique contre des droits acquis, des occupations de bonne foi ou des équilibres sociaux construits depuis des générations.

C’est ici que la loi sur la nationalité devient dangereuse. Accorder une nationalité, ce n’est pas seulement reconnaître une origine. C’est ouvrir une porte juridique. C’est donner accès à des droits, des recours, des procédures, des revendications successorales. Dans un État transparent et protecteur, cela pourrait se discuter. Dans un système foncier déjà fragile, soupçonné de spoliations, miné par les faux actes et les procédures opaques, cela devient explosif.

Le Makhzen voudrait réduire l’affaire à une belle histoire de mémoire retrouvée. Mais les Marocains voient autre chose : une possible machine à produire de nouvelles expulsions. Ils voient un État qui parle aux absents avec des mots tendres, mais parle aux présents avec des sommations. Ils voient des familles menacées dans leurs maisons pendant que le pouvoir polit son image de tolérance. Ils voient une mémoire transformée en passeport, puis un passeport transformé en titre, puis un titre transformé en ordre de quitter les lieux.

La mémoire juive du Maghreb est devenue une valeur d’échange. Elle ne doit pas etre l’instrument d’une offensive patrimoniale. Elle ne doit pas servir de couverture morale à des revendications foncières brutales. Elle ne doit pas être enrôlée dans la normalisation avec Israël, ni dans la stratégie israélienne de contre-réclamation face au dossier palestinien. Des chercheurs ont d’ailleurs montré que les revendications israéliennes sur les biens des juifs partis des pays arabes ont souvent été mobilisées comme contrepoids aux demandes palestiniennes de restitution et de droit au retour.

Voilà pourquoi le Maghreb doit tracer une ligne rouge : aucune réparation historique ne doit produire une injustice contemporaine. Aucun ayant droit, quelle que soit son origine, ne doit pouvoir passer par-dessus les habitants actuels. Aucun dossier patrimonial ne doit être traité dans l’opacité. Aucun accord diplomatique ne doit être payé par des familles expulsées.

Le Maroc, la Tunisie et l’Algérie doivent protéger leurs citoyens, leurs registres fonciers, leurs biens, leurs terres, leurs héritages. Ils doivent distinguer la mémoire de la prédation, le droit de la revanche, la réparation de la dépossession. Et surtout, ils doivent refuser que les douleurs du passé soient recyclées en affaires immobilières pour quelques héritiers, cabinets, réseaux ou États.

Car au bout de cette chaîne, il n’y a pas une abstraction. Il y a une famille. Une maison. Une porte. Une clé. Un enfant qui voit ses parents chassés. Un vieil homme qui ne comprend pas pourquoi un papier venu de loin vaut soudain plus que toute une vie passée sur place.

La vraie question n’est donc pas de savoir qui a quitté le Maghreb hier. La vraie question est de savoir qui a le droit d’y vivre aujourd’hui sans craindre d’être dépossédé demain. Et tant que cette question restera sans réponse, les discours de mémoire sonneront comme une menace. Pas comme une réparation.

Par Khaled Boulaziz