Par Khaled Boulaziz

Le 8 mai 1945, l’Europe célébrait la chute du nazisme. En Algérie, ce même jour ouvrait l’une des pages les plus sanglantes de l’histoire coloniale française : les massacres de Sétif, Guelma, Kherrata et du Constantinois. Quatre-vingt-un ans plus tard, la mémoire demeure vive, mais la reconnaissance politique reste inachevée.

Le 8 mai 1945 aurait dû être, pour tous les peuples, le jour de la liberté retrouvée. La Seconde Guerre mondiale prenait fin en Europe, les capitales alliées sonnaient les cloches de la victoire, et la France célébrait sa libération. Mais en Algérie colonisée, cette date prit aussitôt un autre visage : celui du sang, de la répression et du deuil.

À Sétif, des Algériens défilent pour célébrer la victoire contre le nazisme, mais aussi pour réclamer la fin de l’ordre colonial, l’égalité politique et la libération de Messali Hadj, figure majeure du nationalisme algérien. Le drapeau algérien apparaît dans la foule. La manifestation bascule après l’intervention des forces coloniales et la mort du jeune Bouzid Saâl, resté dans la mémoire nationale comme l’un des symboles de cette journée.

La révolte s’étend ensuite à plusieurs localités du Constantinois. Des Européens sont tués dans les violences initiales. Mais la réponse coloniale est d’une tout autre échelle : l’armée française, appuyée par des milices de colons, engage une répression massive. Des villages sont bombardés, des arrestations se multiplient, des exécutions sommaires sont commises, et la terreur s’abat sur des populations entières. Sciences Po rappelle que la répression fut organisée par l’armée et, à certains endroits, par des civils européens armés.

Le bilan exact reste discuté, mais l’ampleur du crime ne fait plus débat. Les estimations officielles algériennes avancent 45 000 morts ; plusieurs travaux d’historiens situent le nombre de victimes dans une fourchette allant de plusieurs milliers à 30 000 morts. Le Monde rappelait en 2025 que les opérations de répression mobilisèrent environ 10 000 hommes, des avions, des navires de guerre et des milices, et qu’elles se poursuivirent jusqu’en juin.

Ce massacre ne fut pas un accident isolé. Il révéla la vérité nue du système colonial : un ordre fondé sur l’inégalité juridique, la domination politique et la violence d’État. Des Algériens avaient combattu dans les rangs de l’armée française contre le nazisme ; au même moment, leur propre peuple demeurait privé de souveraineté, de citoyenneté réelle et de dignité politique. La contradiction était explosive : on demandait aux colonisés de mourir pour la liberté de la France, mais on leur refusait la leur.

C’est pourquoi le 8 mai 1945 marque un tournant décisif. Dans la conscience algérienne, il sonne comme la fin des illusions. La voie légaliste portée par une partie du mouvement national se heurte brutalement à la réalité coloniale. Neuf ans plus tard, le 1er novembre 1954, la Révolution algérienne donnera une forme armée à cette rupture historique.

Aujourd’hui encore, la mémoire du 8 mai demeure un enjeu politique et moral. En Algérie, cette date est devenue Journée nationale de la Mémoire, décrétée en 2020 par le président Abdelmadjid Tebboune. En France, les mots avancent plus lentement que les faits. Des gestes ont eu lieu : en 2005, l’ambassadeur de France en Algérie parla d’une « tragédie inexcusable » ; en 2012, François Hollande évoqua les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata ; en 2025, une proposition de résolution fut déposée à l’Assemblée nationale pour reconnaître ces massacres comme crimes d’État.

Mais reconnaître vraiment, ce n’est pas seulement déposer une gerbe ou prononcer une formule prudente. C’est nommer le crime, identifier les responsabilités, ouvrir les archives, enseigner cette histoire et l’inscrire dans la mémoire commune des deux rives. Tant que le 8 mai 1945 restera un épisode périphérique dans le récit français, la blessure demeurera ouverte.

Sétif, Guelma et Kherrata ne réclament pas la vengeance. Elles réclament la vérité. Elles rappellent que la mémoire n’est pas un obstacle à la réconciliation, mais sa condition. Aucun avenir apaisé ne peut être bâti sur l’oubli organisé.

Le 8 mai 1945 n’appartient pas seulement au passé algérien ; il appartient à l’histoire universelle des peuples qui ont payé le prix du colonialisme et qui, malgré la violence, ont fait de leur douleur une marche vers la liberté.