oixante-dix ans après le rendez-vous du 20 août 1956, le Congrès de la Soummam demeure souvent relu à travers les conflits qui ont ensuite traversé la direction du FLN. Pourtant, avant les querelles de légitimité et les procès idéologiques, le Congrès de la Soummam fut d’abord une tentative de donner à l’insurrection une organisation, des institutions et une finalité politique. Abane Ramdane et Larbi Ben M’Hidi en furent deux des principaux artisans. Avec cette conviction : la lutte armée était un moyen de créer le rapport de forces nécessaire à l’indépendance, non une fin en soi.

Le 20 août 1956, lorsque les principaux responsables de l’intérieur se réunissent dans la vallée de la Soummam, la guerre d’indépendance algérienne approche de sa deuxième année. Le déclenchement du 1er novembre 1954 a produit l’irréversible : la question algérienne, que les autorités françaises continuaient de traiter comme une affaire intérieure, est désormais celle d’une guerre dont l’extension géographique et l’intensité ne cessent de croître.

Mais la Révolution demeure fragile.

Les maquis se sont développés selon des réalités régionales différentes. Les liaisons sont difficiles. Les communications avec les responsables établis à l’étranger sont aléatoires. Les méthodes d’organisation, les grades, les responsabilités politiques et militaires ne sont pas encore uniformes. La répression française s’intensifie tandis que le FLN doit simultanément combattre, organiser les populations, assurer ses approvisionnements, développer sa diplomatie et construire sa légitimité.

La question qui se pose à l’été 1956 est donc moins celle du déclenchement de la Révolution, déjà acquis, que celle de sa conduite.

Comment transformer une insurrection en organisation nationale ? Comment éviter la juxtaposition de guerres régionales ? Comment établir une chaîne de responsabilité ? Comment faire émerger une direction capable de parler au nom de l’ensemble du mouvement ? Et, surtout, comment inscrire l’action militaire dans une stratégie politique susceptible, un jour, de mettre fin à la guerre ?

C’est dans cette perspective que le Congrès de la Soummam prend toute sa dimension dans le double apport, doctrinal et organisationnel pour le rôle prépondérant joué par Abane et Ben M’Hidi dans la préparation des assises.

Une révolution qui cherche ses institutions

Le Congrès de la Soummam procède d’abord à un travail considérable d’organisation. Le territoire est structuré en wilayas et en subdivisions. Les responsabilités sont précisées. Une hiérarchie plus homogène est donnée à l’Armée de libération nationale. Deux institutions centrales apparaissent : le Conseil national de la Révolution algérienne, le CNRA, appelé à constituer l’instance politique supérieure, et le Comité de coordination et d’exécution, le CCE, chargé de la conduite de l’action.

Ces décisions ne relèvent pas d’une simple bureaucratisation de la lutte. Elles traduisent la nécessité de construire un pouvoir révolutionnaire avant même que l’Etat auquel il aspire n’existe.

La Révolution algérienne entre ainsi dans une nouvelle phase. Elle ne doit plus seulement démontrer sa capacité à combattre ; elle doit être en mesure d’administrer, de représenter, de négocier et de préparer l’avenir.

Abane Ramdane est au cœur de cette évolution.

Libéré de prison en 1955, il s’est rapidement imposé dans l’organisation politique de l’intérieur. Il cherche à élargir l’assise du FLN, à établir des relations avec des représentants d’autres sensibilités du mouvement national, avec les syndicats, les étudiants et diverses catégories sociales. Sa conception de la Révolution dépasse le cadre du maquis : il faut, selon lui, transformer le FLN en véritable représentation politique de la nation en lutte.

Larbi Ben M’Hidi apporte une expérience différente et, précisément pour cette raison, complémentaire.

Membre du groupe des responsables historiques du déclenchement du 1er Novembre, homme d’organisation et chef directement engagé dans la lutte armée, il connaît les contraintes du terrain. Sa présence aux côtés d’Abane et son rôle au Congrès de la Soummam rendent d’ailleurs fragile toute lecture qui opposerait mécaniquement, dès 1956, des « politiques » à des « militaires ».

Ben M’Hidi est les deux à la fois.

Il sait ce que signifie organiser une armée clandestine, mais il sait aussi qu’une armée ne peut déterminer seule la destination d’une révolution.

C’est probablement dans cette articulation entre les deux hommes que se trouve l’une des clés de la Soummam.

La primauté du politique, une finalité avant d’être une hiérarchie

De toutes les formulations adoptées en août 1956, celle de la « primauté du politique sur le militaire » est devenue la plus célèbre, mais aussi la plus chargée par les débats ultérieurs.

Relue à travers l’histoire de l’Algérie indépendante, elle a parfois pris la valeur d’une doctrine générale sur les rapports entre pouvoir civil et institution militaire. La question est légitime. Mais elle ne correspond pas entièrement à ce que les hommes de 1956 tentaient alors de résoudre.

Plusieurs des principaux congressistes dirigent eux-mêmes des maquis. Krim Belkacem, Zighoud Youcef, Lakhdar Bentobbal ou Larbi Ben M’Hidi ne sont nullement étrangers à la conduite militaire de la guerre.

La distinction porte donc moins sur la qualité des hommes que sur la nature des décisions.

Une opération militaire peut-elle déterminer à elle seule la stratégie générale ? Ou doit-elle être inscrite dans une conception politique de la guerre, définissant les objectifs, les alliances, la diplomatie et les conditions d’une éventuelle négociation ?

La Soummam répond en faveur de la seconde conception.

L’armée est indispensable parce que le système colonial n’a laissé aucune perspective crédible d’accession pacifique à la souveraineté. Mais la force armée ne saurait devenir sa propre finalité. Elle doit créer un rapport de forces permettant d’atteindre un objectif politique : l’indépendance.

Cette distinction est essentielle.

Le projet n’est pas de gagner une guerre pour gouverner par les armes. Il est d’utiliser la guerre pour rendre impossible la perpétuation de l’ordre colonial et faire émerger les conditions d’une solution politique.

Le texte même de la Plateforme du Congrès de la Soummam est explicite sur ce point. Il accorde une place à la négociation, aux initiatives contre la guerre et à la recherche d’appuis susceptibles de favoriser une issue politique. Il rend hommage aux courants français qui cherchent une « solution politique » afin d’éviter une « effusion de sang inutile ».

Cette phrase, souvent moins commentée que celle sur la primauté du politique, éclaire pourtant une part essentielle de l’esprit du congrès.

La guerre comme moyen, non comme horizon

Les responsables de la Révolution ne nourrissent alors guère d’illusions sur le déséquilibre des forces.

Face à eux se trouve l’une des principales armées occidentales, disposant d’une aviation, d’une artillerie, de moyens logistiques et financiers sans commune mesure avec ceux de l’ALN. Imaginer une victoire militaire classique, conduisant à la capitulation de la France sur le terrain algérien, ne constitue pas une perspective réaliste.

La stratégie consiste donc à rendre le maintien de la domination coloniale progressivement insoutenable : militairement, politiquement, diplomatiquement et financièrement.

L’action armée acquiert son sens dans cette combinaison.

Elle doit empêcher le retour à l’ordre colonial antérieur, démontrer que l’indépendance est devenue une exigence irréversible, élargir le soutien populaire, internationaliser la question algérienne et, en définitive, contraindre le pouvoir français à admettre ce qu’il refuse encore : l’existence d’un interlocuteur politique algérien.

Cette conception contient nécessairement une réflexion sur la sortie de guerre.

Car si le militaire n’est qu’un moyen, le moment doit pouvoir arriver où ce moyen cède la place à la négociation.

La Soummam n’est donc pas seulement une entreprise destinée à mieux conduire la guerre. Elle est aussi, paradoxalement, une tentative pour créer les conditions permettant d’en sortir.

Cette dimension mérite d’être rappelée tant le récit des guerres de libération tend parfois à mesurer la détermination des acteurs au seul degré d’intensité de leur engagement militaire.

Or la responsabilité d’une direction révolutionnaire ne consiste pas uniquement à savoir poursuivre le combat. Elle consiste aussi à savoir dans quel but celui-ci est mené et dans quelles conditions il pourrait prendre fin.

Le poids humain d’un conflit

Cette interrogation est d’autant plus importante que la population algérienne supporte l’essentiel du coût de la guerre.

Les opérations militaires, les arrestations, les déplacements, la torture, les destructions et les représailles transforment progressivement une grande partie du pays. Derrière chaque décision stratégique se trouvent des combattants, mais aussi leurs familles, des villages, des réseaux clandestins et des populations prises dans l’affrontement.

Les dirigeants de l’intérieur ne découvrent pas cette réalité à travers des rapports administratifs. Ils vivent au milieu d’elle.

Organiser la Révolution, dans ces conditions, ne répond pas seulement à une recherche d’efficacité. La coordination doit aussi permettre d’éviter les opérations improvisées, de rationaliser les moyens disponibles et de ne pas multiplier les pertes pour des résultats sans portée stratégique.

La phrase sur l’« effusion de sang inutile » ne constitue donc pas un détail humanitaire ajouté à un programme militaire. Elle indique que, dans l’esprit des rédacteurs de la Plateforme du Congrès de la Soummam, le sacrifice n’a de valeur politique que s’il sert effectivement l’objectif de libération.

Il ne s’agit évidemment pas de transformer rétrospectivement les dirigeants du FLN en pacifistes. Ils assument la guerre et ses méthodes. Mais ils n’en font pas un horizon permanent.

La différence est considérable.

Les critiques venues de l’extérieur

La Soummam ne réalise cependant pas l’unité de la direction révolutionnaire.

Les conditions mêmes dans lesquelles se tient le Congrès de la Soummam nourrissent la contestation. Plusieurs régions ne sont pas représentées et les dirigeants de la délégation extérieure n’ont pas participé directement aux travaux. Ahmed Ben Bella et Mohamed Boudiaf feront partie de ceux qui exprimeront les réserves les plus fortes. Hocine Aït Ahmed adoptera, pour sa part, une position différente, en faisant savoir qu’il avalise les décisions du congrès.

Les griefs portent notamment sur deux principes : la primauté du politique sur le militaire et celle de l’intérieur sur l’extérieur.

Cette seconde disposition touche directement à la légitimité des responsables établis au Caire. Pour les hommes du maquis, ceux qui supportent quotidiennement la pression de la guerre doivent disposer d’un poids déterminant dans les décisions. Pour les dirigeants de l’extérieur, une telle règle risque au contraire de rompre l’équilibre établi depuis le déclenchement de Novembre et de marginaliser ceux qui ont participé à sa préparation.

Il existe donc un véritable conflit de conception.

Mais il existe aussi, comme dans toute organisation politique en guerre, un conflit de légitimité et de pouvoir.

Cette réalité ne retire rien à la sincérité des convictions exprimées. Elle interdit simplement de réduire les divergences à de purs débats doctrinaux.

Quand l’idéologie vient recouvrir les problèmes d’organisation

D’autres critiques vont progressivement se greffer sur ces questions.

Ben Bella reproche notamment au Congrès de la Soummam de s’être éloigné sur certains points de l’esprit du texte fondateur du 1er novembre 1954. Parmi les objections qui lui sont attribuées figurent l’absence de certaines délégations, le rejet des deux principes de primauté, l’intégration de responsables issus d’autres formations politiques et la place accordée à la référence islamique dans la définition du futur Etat.

Le sujet est important, à condition de ne pas projeter sur 1956 les catégories idéologiques d’époques ultérieures.

La Proclamation du 1er Novembre avait défini l’objectif comme la restauration d’un Etat algérien souverain, démocratique et social « dans le cadre des principes islamiques ». La Plateforme du Congrès de la Soummam développe davantage la conception institutionnelle et sociale de l’Etat futur.

Cette évolution pouvait légitimement susciter des débats.

Mais, avec le temps, les qualifications de « laïc », « islamiste », « berbériste », « socialiste », « militaire » ou « politique » ont parfois fini par recouvrir la nature beaucoup plus immédiate des problèmes auxquels les congressistes tentaient d’apporter des réponses.

La Soummam n’est pas une réunion de théoriciens cherchant à élaborer une nouvelle orthodoxie.

Elle est celle d’hommes traqués, engagés dans une guerre clandestine, qui doivent décider comment nommer des responsables, organiser les territoires, établir les grades, assurer les liaisons, définir les compétences des différentes instances et parler à l’extérieur au nom de la Révolution.

Cela ne rend pas leurs décisions idéologiquement neutres. Toute organisation du pouvoir exprime une conception politique.

Mais considérer l’ensemble du congrès comme une tentative de réorientation doctrinale du 1er Novembre reviendrait à sous-estimer la contrainte qui pèse alors sur le FLN : une révolution qui grandit doit se doter de structures que le texte ayant annoncé son déclenchement ne pouvait naturellement prévoir dans tous leurs détails.

Une proclamation fonde.

Elle ne peut à elle seule administrer une guerre.

La Soummam tente de franchir cette distance entre le principe et l’exercice.

Le paradoxe Ben Bella

L’itinéraire politique d’Ahmed Ben Bella après l’indépendance invite d’ailleurs à la prudence lorsqu’on cherche à enfermer les acteurs de cette période dans des catégories idéologiques définitives.

Celui qui avait contesté certaines orientations du Congrès de la Soummam et reproché à ses organisateurs de s’éloigner de l’équilibre initial du 1er Novembre préside, quelques années plus tard, une Algérie indépendante qui s’engage dans une expérience socialiste et autogestionnaire.

L’un de ses conseillers est alors Michel Raptis, dit « Pablo », Grec et figure importante du trotskisme international.

Il serait inexact d’en déduire que Ben Bella devient lui-même trotskiste. Son univers politique demeure singulier, mêlant nationalisme algérien, attachement à l’islam, tiers-mondisme et références socialistes. Mais la proximité avec Pablo n’est pas anecdotique.

Michel Raptis séjourne en Algérie après l’indépendance, conseille le nouveau pouvoir et participe activement à la rédaction des textes sur l’autogestion de 1963. La revue Autogestions, dans un entretien ultérieur entre les deux hommes, rappelle explicitement qu’il fut conseiller de Ben Bella et qu’il prit part à la préparation des décrets d’autogestion. Les décrets de mars 1963 donnent alors un cadre juridique aux entreprises et domaines autogérés.

Le paradoxe mérite d’être relevé, non pour instruire un procès rétrospectif contre Ben Bella, mais précisément pour montrer les limites de ces procès.

L’homme qui, en 1956, s’inquiète d’une possible réorientation doctrinale de Novembre accepte, une fois confronté aux réalités du pouvoir, le concours d’un théoricien issu d’une tradition idéologique très éloignée de la sienne.

Il n’y a là ni nécessaire contradiction morale ni conversion secrète.

Il y a ce que l’histoire politique produit fréquemment : des hommes confrontés à des situations nouvelles, cherchant des instruments intellectuels et administratifs susceptibles de répondre aux problèmes auxquels ils sont désormais confrontés.

Ce qui vaut pour Ben Bella après 1962 vaut aussi, dans une certaine mesure, pour Abane, Ben M’Hidi et les congressistes de 1956.

Ils ne rédigent pas le Congrès de la Soummam depuis la tranquillité d’un cabinet doctrinal. Ils adaptent une organisation révolutionnaire aux réalités mouvantes de la guerre.

Ne pas juger 1956 avec ce que l’on sait de 1962

L’histoire ultérieure rend pourtant la tentation rétrospective presque irrésistible.

Nous savons aujourd’hui ce qu’il advint d’Abane Ramdane, assassiné au Maroc en décembre 1957. Nous savons que Ben M’Hidi fut arrêté puis tué quelques mois après le Congrès de la Soummam. Nous connaissons la montée en puissance progressive des appareils militaires, les transformations de la direction extérieure, la création du Gouvernement provisoire de la République algérienne en 1958, puis la crise de l’été 1962.

Les hommes réunis en août 1956 ne savent rien de cela.

Ils ne connaissent ni la date de l’indépendance ni le chemin qui y conduira.

Ils ignorent même si la stratégie qu’ils définissent réussira.

Cette incertitude devrait inviter à relire leurs divergences avec davantage de mesure.

Elles ont été réelles, parfois violentes. Les rivalités personnelles et les ambitions ont existé. Les erreurs aussi. Il ne s’agit ni de les nier ni de transformer les dirigeants de la Révolution en personnages dépourvus de passions et de rapports de pouvoir.

Mais ils sont d’abord des hommes dans le feu de l’action.

Des hommes qui prennent des décisions avec des informations incomplètes, sous la menace constante de l’arrestation ou de la mort, dans une organisation clandestine où les communications peuvent demander des semaines et où une erreur peut coûter des dizaines de vies.

L’histoire gagne rarement à transformer ces hommes en statues.

Abane et Ben M’Hidi, au-delà d’une opposition artificielle

C’est aussi ce qui rend la relation politique entre Abane Ramdane et Larbi Ben M’Hidi particulièrement importante.

Le premier incarne plus nettement l’effort de structuration politique ; le second appartient aux responsables historiques de l’action armée. Pourtant, tous deux se retrouvent dans la nécessité de construire une direction nationale.

Leur coopération indique que la primauté du politique ne doit pas nécessairement être comprise comme une défiance envers le combattant.

Elle peut être lue comme la volonté de donner au combattant une finalité.

Pourquoi se battre ? Jusqu’où ? Dans quelles conditions accepter une négociation ? Qui peut engager la Révolution dans une décision diplomatique ? Quel pouvoir doit contrôler l’usage des armes ? Comment faire en sorte que les sacrifices consentis conduisent effectivement vers la souveraineté ?

Ce sont des questions politiques.

Et parce qu’elles concernent la vie et la mort de milliers d’hommes et de femmes, elles ne peuvent être abandonnées à la seule logique du champ de bataille.

La Soummam affirme ainsi une idée dont la simplicité apparente dissimule la portée : le rapport de forces militaire doit servir à créer une possibilité politique.

Lorsque cette possibilité existe, le rôle de la politique est précisément de saisir l’occasion de mettre fin à la guerre sans abandonner l’objectif pour lequel elle a été entreprise.

Préserver le sang des Algériens

Cette lecture permet peut-être de retrouver une dimension du Congrès de la Soummam qui s’est progressivement effacée derrière les controverses institutionnelles et idéologiques.

Il s’agissait de libérer le pays.

Mais il s’agissait aussi de le faire sans perdre de vue ceux au nom desquels le combat était conduit.

Un peuple n’est pas une abstraction que l’on pourrait sacrifier à une idée de la victoire. Les paysans déplacés, les familles endeuillées, les militants emprisonnés, les combattants morts au maquis, les enfants confrontés à la violence quotidienne constituent la réalité humaine sur laquelle repose toute stratégie.

Chercher la meilleure organisation militaire, développer la diplomatie, obtenir des soutiens internationaux, construire une direction politique et envisager les termes d’une négociation appartiennent, en ce sens, au même raisonnement.

Chaque progrès politique susceptible de raccourcir le conflit signifie aussi des vies épargnées.

C’est ce que suggère cette formule extraordinairement sobre de la Plateforme du Congrès de la Soummam : éviter une « effusion de sang inutile ».

Elle ne retire rien à la détermination des hommes qui l’ont écrite.

Elle lui donne peut-être, au contraire, sa véritable mesure.

La détermination n’est pas de prolonger indéfiniment la guerre. Elle est d’obtenir l’objectif politique qui permettra de l’arrêter.

Ce que demeure la Soummam

Soixante-dix ans après, le Congrès de la Soummam reste souvent invoqué pour ce qu’il aurait pu empêcher ou pour ce que l’Algérie indépendante n’aurait pas suffisamment retenu de ses principes.

C’est une autre discussion.

L’événement historique lui-même mérite d’être restitué à son époque.

En août 1956, il ne s’agit pas encore de régler les rapports entre l’armée et l’Etat algérien indépendant. Cet Etat n’existe pas. Il s’agit de transformer une insurrection en révolution organisée, de construire des institutions clandestines et de faire en sorte que l’action des maquis serve une stratégie nationale.

Les griefs formulés contre le Congrès de la Soummam appartiennent à cette histoire. Certains étaient politiques, d’autres institutionnels ou idéologiques. Certains exprimaient des préoccupations réelles ; d’autres étaient inséparables des luttes de légitimité qui traversaient déjà le FLN.

Aucun de ces éléments ne doit être effacé.

Mais aucun ne devrait davantage faire oublier l’essentiel.

Abane Ramdane et Larbi Ben M’Hidi, avec les autres responsables présents, tentent alors de résoudre une question concrète : comment donner une cohérence à la Révolution et comment faire de la force militaire un instrument au service d’une issue politique ?

Ils ne savaient pas encore quand ni comment cette issue viendrait.

Ils savaient en revanche pourquoi ils avaient pris les armes.

Non pour installer la guerre dans la durée, mais pour rendre impossible la domination coloniale.

Non pour substituer définitivement la puissance militaire à la politique, mais pour donner à la politique les moyens d’imposer la souveraineté.

Non pour glorifier le sacrifice, mais pour faire en sorte qu’il conduise à un résultat.

C’est peut-être ainsi qu’il faut aujourd’hui relire le Congrès de la Soummam : non comme le moment où des doctrines irréconciliables se seraient définitivement séparées, mais comme celui où des hommes plongés dans l’incertitude de la guerre cherchèrent à organiser la force, à construire le politique et, déjà, à penser les conditions de la paix.

Car une révolution peut être contrainte de prendre les armes.

Son intelligence politique se mesure aussi à sa capacité à savoir pourquoi, et surtout jusqu’à quand, elles doivent parler.

Par Khaled Boulaziz