Bien avant d’arriver dans les librairies, « Légende », le nouveau pamphlet de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, avait déjà fait couler beaucoup d’encre. L’ouvrage s’est retrouvé au cœur d’une véritable tempête éditoriale, provoquant d’abord le divorce de son auteur avec Gallimard, sa maison historique, puis son transfert, avec armes et bagages, chez Grasset, filiale d’Hachette Livre, premier groupe français d’édition, passé dans l’orbite du milliardaire Vincent Bolloré.
Un transfert qui n’a rien eu d’anodin. Il a précédé le départ d’Olivier Nora, patron emblématique de Grasset après plus de vingt années à la tête de la maison. Dans son sillage, quelque 170 auteurs, parmi les signatures les plus prestigieuses du catalogue, ont également pris leurs distances. Une onde de choc dans le petit monde de l’édition parisienne qui n’a pas manqué de susciter la colère de Vincent Bolloré, propriétaire d’un puissant empire médiatique comprenant notamment Le Journal du Dimanche et CNews.
Comme si cela ne suffisait pas, CNews devait à son tour enregistrer le départ de l’une de ses figures les plus en vue, Sonia Mabrouk, partie rejoindre la chaîne concurrente BFMTV.
Autant dire que « Légende » est entrée dans le monde médiatique avec fracas avant même d’avoir vu le jour.
Sa parution était d’autant plus attendue que Boualem Sansal avait bénéficié d’une exposition médiatique considérable à la faveur de son incarcération en Algérie. Condamné à cinq années de prison, l’écrivain en aura finalement purgé environ une avant de retrouver la liberté à la suite d’une intervention du chef de l’État allemand auprès de son homologue algérien. Une requête à laquelle Alger a rapidement accédé, se débarrassant par la même occasion d’un détenu devenu politiquement et diplomatiquement encombrant.
Grasset met le paquet
Pour accueillir sa nouvelle recrue, Grasset n’a pas lésiné sur les moyens. L’éditeur, selon le quotidien le Monde a consenti à Boualem Sansal un à-valoir exceptionnel d’un million d’euros, auquel serait venue s’ajouter, selon certaines estimations, une campagne promotionnelle avoisinant les 500 000 euros.
La mise en place en librairie était, elle aussi, à la mesure des ambitions : 150 000 exemplaires, soit les volumes généralement réservés aux ouvrages dont on attend qu’ils deviennent des best-sellers.
Vincent Bolloré avait donc misé gros. Très gros. Avec, naturellement, l’espoir de gagner à proportion.
Le résultat, pourtant, ressemble davantage à ce fameux « pschitt » dont feu Jacques Chirac avait popularisé l’expression.
Deux mois et demi après sa parution, « Légende » ne se serait écoulé qu’à 48 000 exemplaires, selon Le Monde. Malgré une campagne promotionnelle hors norme, l’ouvrage de 252 pages, vendu 22 euros et consacré notamment à l’année d’incarcération de Boualem Sansal en Algérie, n’aurait donc pas rencontré le succès commercial espéré.
Le démarrage avait pourtant été prometteur : près de 17 000 exemplaires auraient trouvé preneur dès la première semaine. Un chiffre honorable en soi, mais qui prend une tout autre dimension lorsqu’on le compare aux performances enregistrées par d’autres récits carcéraux récents.
Ainsi, « Le Journal d’un prisonnier » de Nicolas Sarkozy, consacré aux vingt jours passés par l’ancien président de la République française à la prison de la Santé, à Paris, en octobre 2025, et publié chez Fayard — autre filiale d’Hachette Livre — se serait écoulé à quelque 90 000 exemplaires dès sa première semaine après sa sortie, le 10 décembre 2025.
Certes, la comparaison a ses limites. Nicolas Sarkozy et Boualem Sansal ne s’adressent ni exactement au même public ni avec la même notoriété. Mais au regard des moyens engagés, des attentes suscitées et de l’exceptionnelle exposition médiatique dont l’écrivain a bénéficié, le pari de Vincent Bolloré apparaît, à ce stade, pour le moins difficile à rentabiliser.
Quand la promotion finit par desservir le livre
Ce relatif échec commercial ne signifie pas pour autant que le nouvel ouvrage de Sansal soit dépourvu de qualités. Le livre est de belle facture, même si son auteur affirme l’avoir rédigé en quarante jours. Mais un autre facteur pourrait avoir joué contre lui : les sorties médiatiques de Boualem Sansal lui-même dans les semaines précédant la publication.
Certaines de ses déclarations ont dérouté, voire profondément heurté une partie des médias et de la classe politique française qui s’étaient pourtant largement mobilisés en sa faveur pendant son incarcération.
L’écrivain, se plaignant désormais de l’atmosphère qui règne en France, est allé jusqu’à déclarer que « la prison en Algérie est meilleure que la France ». Une formule pour le moins déconcertante venant d’un homme dont la détention avait précisément provoqué en France une mobilisation politique, intellectuelle et médiatique d’une rare intensité.
Boualem Sansal a également annoncé son intention de quitter l’Hexagone pour s’installer en Belgique.
Reste désormais à savoir s’il donnera effectivement suite à ce projet ou si cette annonce n’était que l’expression d’un moment de colère appelé à se dissiper.
Une chose est certaine : avant même que l’on puisse mesurer la postérité littéraire de « Légende », son aventure éditoriale aura déjà constitué, à elle seule, tout un roman. Et pour Grasset comme pour Vincent Bolloré, l’épilogue commercial risque d’être bien moins flamboyant que ne le laissait présager le spectaculaire prologue.
Par José Gonzales



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