En mars 2025, Paolo Campana, professeur de criminologie à l’Université de Cambridge et directeur du Violence Research Centre, publie avec Federico Varese (Sciences Po Paris) et Cecilia Meneghini (Université d’Exeter) une étude majeure dans la revue European Journal of Criminology. Intitulée « Criminal governance in a large European city: The case of gangs in London », cette recherche introduit un outil d’analyse précis : le questionnaire Crim-Gov. Elle distingue clairement deux types d’activités au sein des groupes criminels.

Les premières sont orientées vers le commerce (trade-oriented) : transporter, stocker, vendre, maximiser le profit. Les secondes relèvent de la gouvernance (governance-oriented) : imposer des règles, réguler un marché illégal, protéger un territoire, résoudre des conflits, extraire des ressources et, dans certains cas, se substituer partiellement aux fonctions de l’État. Campana, Varese et Meneghini montrent que seule une minorité de gangs londoniens exerce une véritable gouvernance criminelle. Celle-ci demande des compétences plus complexes. Elle apparaît préférentiellement dans les quartiers marqués par un fort désavantage socio-économique et, surtout, par des barrières d’accès aux services publics de qualité, notamment le logement. Une certaine stabilité résidentielle favorise également son émergence. Lorsque l’État fournit des services insuffisants, des groupes criminels peuvent occuper l’espace laissé vacant et construire une forme d’autorité parallèle.

Cette distinction n’est pas purement académique. Elle permet de comprendre pourquoi certains réseaux criminels ne se contentent pas de faire du business. Ils gouvernent. Ils protègent, taxent, contrôlent et, parfois, stabilisent des populations en échange d’obéissance ou de silence. Appliquée à l’Algérie, cette grille de lecture éclaire d’un jour nouveau la permanence et l’ampleur du trafic de drogue.

Les chiffres officiels sont sans ambiguïté. En 2025, les services algériens ont annoncé la saisie de plus de 37 tonnes de résine de cannabis, plus de 1 400 kilogrammes de cocaïne et plus de 43 millions de comprimés de substances psychotropes, principalement de la prégabaline. Ces quantités témoignent d’une pression réelle sur les réseaux. Elles révèlent aussi l’existence d’un marché qui ne cesse de s’étendre. L’Algérie n’est plus seulement un pays de transit. Elle est devenue un espace de consommation massive, en particulier chez les jeunes. Le cannabis arrive massivement du Maroc. La cocaïne emprunte les routes d’Afrique de l’Ouest et du Sahel. Les psychotropes inondent les quartiers et les villes.

Dans un pays où l’appareil sécuritaire — Armée nationale populaire, gendarmerie, police, services de renseignement — dispose de moyens considérables et d’une emprise territoriale quasi totale, la circulation durable de tels flux ne peut s’expliquer par la seule incompétence ou la seule détermination officielle. La notion de gouvernance criminelle offre une clé. Elle permet de formuler une hypothèse critique : des segments de l’État profond algérien ne se contentent pas de combattre le trafic. Ils le tolèrent, le gèrent et, dans une certaine mesure, l’utilisent.

Trois logiques se conjuguent et correspondent aux mécanismes identifiés par Campana et ses collègues.

La première est sociale. Le chômage des jeunes reste structurellement élevé. Dans les zones frontalières, les quartiers périphériques et certaines régions du Sud et de l’Ouest, les réseaux de trafic offrent des revenus immédiats à des milliers de personnes. Passeurs, stockeurs, petits revendeurs, transporteurs : autant de positions qui absorbent une partie de la frustration sociale. L’économie illicite fonctionne comme un filet de sécurité non officiel. Elle réduit la pression immédiate sur un État incapable de créer suffisamment d’emplois légitimes. Dans le langage de la gouvernance criminelle, c’est une forme de redistribution parallèle qui stabilise, à court terme, des populations potentiellement contestataires. Là où les services publics sont défaillants, le marché de la drogue occupe une partie de l’espace laissé vacant.

La deuxième est financière. La corruption de bas et moyen niveau — protection de convois, fermeture des yeux, transmission d’informations — génère des rentes. Des affaires judiciaires ont déjà mis en cause des gendarmes et des policiers pour avoir fourni des renseignements aux réseaux ou facilité des passages. Ces flux d’argent profitent à des individus et, dans certains cas, à des unités ou des réseaux internes aux appareils sécuritaires. Dans un système où les prébendes et les luttes de clans font partie du fonctionnement ordinaire, l’économie de la drogue représente une ressource complémentaire, opaque et difficile à contrôler de l’extérieur. Elle s’ajoute aux canaux traditionnels de captation de la rente pétrolière et gazière. Comme le soulignent Campana et Varese, la gouvernance criminelle n’est pas seulement une question de violence. Elle est aussi une question d’extraction de ressources et de construction d’intérêts partagés.

La troisième est politique. Une jeunesse fragilisée par la drogue, engagée dans des activités illicites ou dépendante de réseaux criminels, est plus facile à surveiller, à infiltrer et à neutraliser. Le désordre contrôlé justifie en retour le renforcement permanent de l’appareil sécuritaire. La diffusion massive des psychotropes touche particulièrement les jeunes générations. Elle contribue à une forme de fragmentation sociale qui limite les capacités de mobilisation collective. Dans la logique de la gouvernance criminelle, le groupe — ou le segment d’appareil — qui contrôle ou tolère le marché illicite dispose d’un levier de pouvoir sur la population concernée. La drogue devient alors un instrument de gestion sociale.

Ces trois mécanismes ne prouvent pas l’existence d’une stratégie centralisée écrite dans un bureau du haut commandement. Ils décrivent néanmoins un mode de fonctionnement cohérent avec les caractéristiques du système algérien : opacité, emprise sécuritaire, coexistence entre répression spectaculaire et arrangements locaux. Les autorités multiplient les opérations. Les coups d’éclat médiatiques sont réels. Des réseaux sont démantelés, des quantités importantes sont saisies, des milliers de personnes sont arrêtées chaque année. Ces actions existent. Elles ne contredisent pas l’hypothèse d’une tolérance sélective. Au contraire : la répression peut être utilisée pour éliminer certains acteurs tout en en préservant d’autres, pour afficher une détermination publique tout en maintenant des canaux de rente et de contrôle.

C’est précisément ce que la notion de gouvernance criminelle permet de saisir. Lorsque des segments de l’appareil d’État participent, par action ou par omission, à la régulation d’un marché illicite, on n’est plus face à une simple corruption individuelle. On est face à une forme hybride de pouvoir où l’État officiel et l’économie criminelle s’entrelacent. L’autorité n’est plus purement légale. Elle devient partagée, négociée, opportuniste. L’État n’a pas disparu. Mais il a intégré, dans certaines de ses zones d’ombre, les logiques de la gouvernance criminelle.

Cette situation a un coût politique majeur. Elle affaiblit la légitimité de l’appareil sécuritaire aux yeux d’une partie de la population. Elle entretient le cynisme. Elle transforme la lutte contre la drogue en spectacle récurrent plutôt qu’en politique structurelle. Elle laisse prospérer une économie parallèle qui, à long terme, corrode davantage le tissu social qu’elle ne le stabilise. Les jeunes qui trouvent dans le trafic un revenu immédiat sont aussi ceux qui risquent l’addiction, la prison ou la mort. Les rentes générées par la corruption renforcent les intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général. Le contrôle social obtenu par la fragmentation se paie par une société plus fragile et plus méfiante.

L’Algérie n’est pas un narco-État au sens classique du terme. L’État n’a pas été capturé de bout en bout par les cartels. Mais il n’est pas non plus un État purement combatif face à un ennemi extérieur. Des segments de son appareil sécuritaire coexistent avec les réseaux, en tirent parti et, dans une certaine mesure, les utilisent. La gouvernance criminelle, telle que définie par Campana, Varese et Meneghini, offre un outil précieux pour analyser cette réalité. Combinée à la lecture critique de l’État profond algérien, elle permet de comprendre pourquoi les saisies records n’empêchent pas le marché de s’étendre, pourquoi les complicités locales se répètent, et pourquoi l’économie de la drogue semble s’être installée durablement dans les interstices du système.

Tant que cette dimension ne sera pas nommée et interrogée, les opérations médiatisées resteront des gestes de surface. Le vrai enjeu n’est pas seulement de saisir des tonnes de produits. Il est de reconnaître que, dans certaines de ses zones d’ombre, le pouvoir algérien a intégré l’économie illicite à ses modes de gestion de la société. La drogue n’est plus seulement un problème de sécurité publique. Elle est devenue un révélateur de la nature même du pouvoir.

Par Khaled BoulPaziz