Les incendies de forêt en Algérie ont encore frappé cette nuit : des familles de Jijel, de Béjaïa et de Tizi Ouzou ont couru devant le feu. Au petit matin du 26 août, le ministre de l’Intérieur, Saïd Sayoud, annonçait un bilan de 12 morts et 54 blessés par brûlures dont six en état critique soignés au seul hôpital de Souk El Tenine. Quelques heures plus tard, la présidence de la République publiait un message de condoléances et décrétait trois jours de deuil national.

C’est, mot pour mot, le même communiqué que celui de l’été 2021. Le même que celui de 2022. Le même que celui de 2023. Chaque année, le pouvoir algérien pleure ses morts avec la même solennité et chaque année, il les envoie au front avec les mêmes moyens dérisoires : des tracteurs agricoles reconvertis, un unique avion russe affrété au compte-gouttes, des Canadair empruntés à l’étranger quand la France ou l’Union européenne veulent bien les prêter. Depuis six étés, l’Algérie n’a toujours pas acheté un seul avion bombardier d’eau à elle. Ce texte n’est pas un réquisitoire contre la fatalité climatique. C’est un réquisitoire contre un choix : celui d’un État qui a eu, chaque année depuis 2021, les moyens financiers de s’équiper et qui a préféré s’armer contre des ennemis hypothétiques plutôt que de protéger ses citoyens contre un danger, lui, parfaitement certain et annoncé chaque mois de juillet.

Ces incendies de forêt en Algérie ne sont pas une fatalité climatique : ils sont, année après année, le résultat d’un choix budgétaire.

Cinq étés d’incendies de forêt en Algérie : la chronique d’un désastre qui se répète

2021 le mois le plus meurtrier de l’Algérie indépendante. En quelques jours d’août, les incendies ravagent la Kabylie et se propagent à 35 wilayas. Le bilan officiel s’établit à 126 morts, dont 33 militaires envoyés éteindre les flammes sans équipement adapté, pour environ 89 000 hectares partis en fumée. La présidence décrète un deuil national de trois jours et débloque un million de dinars par famille endeuillée. Les moyens aériens qui sauvent Béjaïa ne sont pas algériens : ce sont deux Canadair et un Beechcraft français, ainsi que des hélicoptères tunisiens. Le gouvernement, lui, préfère mettre en avant la piste criminelle (mouvements MAK et Rachad) plutôt que d’expliquer pourquoi le pays ne dispose d’aucun moyen aérien de lutte contre l’incendie.

2022 la leçon non retenue. Le pouvoir affirme avoir tiré les leçons de 2021. Neuf wilayas du nord-est brûlent de nouveau : 43 morts, 228 blessés. Sur le terrain, des experts forestiers jugent les moyens mobilisés « insuffisants et dérisoires ». Un seul Beriev Be-200 russe est affrété, en attendant l’hypothétique livraison de quatre appareils supplémentaires une commande qui prendra des années à se concrétiser. Le budget national alloué à la lutte anti-incendie cette année-là : environ 4 millions d’euros.

2023 le record de la chaleur, le retour du sang. Une canicule dépassant 48°C embrase le pays : 140 départs de feu rien qu’entre le 23 et le 25 juillet. Bilan : 34 morts, dont 10 militaires, 325 blessés, environ 1 500 évacués, 17 wilayas touchées. À Béjaïa seule, 11 000 hectares partent en fumée, dont 4 000 hectares de terres cultivées. Face aux flammes : 8 000 agents de la protection civile, 525 camions et toujours un unique Beriev Be-200 affrété à l’étranger.

2024 l’accalmie relative. Les feux de Kabylie sont annoncés « sous contrôle » à la mi-août, après des évacuations localisées. Le pays respire, sans que cela ne change quoi que ce soit à l’équation de fond : le parc aérien national de lutte contre l’incendie reste, en 2024 comme avant, réduit à des avions agricoles Air Tractor AT-802 reconvertis et à des appareils loués.

2025 la trêve précaire. Les autorités communiquent sur une baisse spectaculaire du nombre de feux par rapport à la moyenne de la décennie précédente. Mais l’accalmie tient à la météo, pas à un changement de politique : aucun Canadair n’a été acheté, aucune flotte nationale n’a été constituée.

2026 la rechute des incendies de forêt en Algérie. Dès le printemps, le pays enregistre 3 719 incendies depuis le mois de mai, contre 1 501 sur la même période en 2025 plus du double. Le 23 juillet, un premier bilan fait état de 6 morts dans neuf wilayas. Un mois plus tard, le 26 août, le pays bascule dans un nouveau drame national : 12 morts 5 à Jijel, 4 à Béjaïa, 3 à Tizi Ouzou et 54 blessés. Le président Abdelmadjid Tebboune adresse ses condoléances et décrète, une fois de plus, trois jours de deuil national.

En cumulant les seuls bilans officiels confirmés depuis 2021, plus de 215 Algériens sont morts dans des feux de forêt un plancher, puisque le bilan de cet été n’est, à l’heure où ces lignes sont écrites, pas définitivement clos.

L’arithmétique de la honte

Voici le chiffre que la présidence ne communiquera jamais : le budget militaire algérien atteint 18,3 milliards de dollars en 202321,6 milliards en 2024, puis 25,4 milliards de dollars en 2025 soit 8,8 % du PIB et environ un quart de l’ensemble des dépenses publiques du pays, le deuxième ratio le plus élevé au monde après l’Ukraine. Sur ce seul budget 2025, l’Algérie a signé avec la Russie l’acquisition confirmée de 14 chasseurs furtifs Su-57, pour un contrat évalué à environ 2 milliards de dollars soit à peu près 143 millions de dollars par appareil.

Combien coûterait, à côté de cela, une flotte de dix avions bombardiers d’eau de type Canadair (CL-415/DHC-515) de quoi, enfin, cesser de mendier des appareils français ou européens chaque mois d’août ? Les commandes récentes passées en Europe donnent une fourchette de prix fiable : la Commission européenne a financé deux DHC-515 pour 98,8 millions d’euros dans le cadre du programme RescUE (soit environ 49 millions d’euros pièce), tandis que la dernière commande française, plus complète, s’est élevée à 209 millions d’euros pour deux appareils (environ 104 millions d’euros pièce) un chiffre proche de l’estimation « tout compris » (TVA, douane, pièces détachées) de 91 millions d’euros par appareil retenue par le Sénat français.

En appliquant cette fourchette à un achat de dix appareils, la facture s’établit entre 494 millions et 1,045 milliard d’euros, soit environ 530 millions à 1,13 milliard de dollars.

Rapportée au seul budget militaire de l’année 2025 (25,4 milliards de dollars), cette flotte de dix Canadair représenterait entre 2,1 % et 4,4 % d’une seule année de dépenses militaires moins de la moitié de ce que l’Algérie vient de dépenser en chasseurs furtifs russes, et l’équivalent, au pire, de six à huit des quatorze Su-57 commandés. Un pays qui peut trouver deux milliards de dollars pour des avions de combat de cinquième génération peut trouver, sans effort budgétaire réel, de quoi équiper une flotte nationale de lutte contre l’incendie. Ce n’est pas une question de moyens. C’est une question de priorités.

Ce que dira le pouvoir et ce qu’il ne dira pas

Par honnêteté, il faut donner leur place aux arguments que la présidence et le ministère de la Défense avanceront, comme chaque année. Le relief accidenté de la Kabylie complique réellement l’accès des secours terrestres. Le réchauffement climatique multiplie les vagues de chaleur et les jours à risque extrême, un phénomène qui touche aussi la France, l’Espagne ou la Grèce. Une partie des départs de feu, en 2021 notamment, a été attribuée par la justice algérienne à des actes volontaires. Le pouvoir peut aussi faire valoir la baisse réelle du nombre de feux en 2025, ou l’annonce, pour 2026, d’un renforcement de la surveillance par drones et satellites.

Aucun de ces éléments n’explique cependant qu’en six ans, aucun budget n’ait été dégagé pour l’achat, plutôt que la location ponctuelle, d’une flotte aérienne nationale alors que le pays affiche, dans le même temps, l’un des budgets d’armement les plus élevés d’Afrique. La météo et le relief ne décident pas des priorités budgétaires ; un gouvernement, si.

Le verdict

La non-assistance ne se mesure pas seulement à ce qu’un État omet de faire dans l’urgence. Elle se mesure aussi à ce qu’il choisit, année après année, de ne pas préparer alors qu’il en a, chiffres à l’appui, les moyens. Depuis 2021, l’Algérie enterre ses morts avec des communiqués et des drapeaux en berne. Elle continue, dans le même temps, de signer des contrats d’armement à plusieurs milliards de dollars. Le jour où la présidence achètera pour l’équivalent de 2 à 4 % de son budget militaire annuel de quoi éteindre un feu de forêt avant qu’il n’atteigne un village, on pourra parler de leçon retenue. En attendant, chaque mois d’août, ce sont les Algériens de Kabylie et de l’Est qui paient, de leur vie, le prix d’un choix qui n’est pas le leur. Tant que les incendies de forêt en Algérie ne seront pas traités comme une priorité budgétaire et non comme une fatalité, ce prix continuera d’être payé en vies humaines, chaque été.

Par Khaled Boulaziz