Aïcha Ghettas, née le 20 décembre 1955 à Berrouaghia, dans la wilaya de Médéa, appartient à la génération d’historiens algériens formés après l’indépendance qui ont cherché à reconstruire l’histoire du pays à partir de sources locales et ottomanes. Issue d’une famille modeste, elle se distingue très tôt par ses résultats scolaires. Première de sa wilaya au primaire, elle poursuit ses études secondaires au lycée Mohamed Bencheneb de Médéa avant d’intégrer l’université d’Alger. Élève de Moulay Belhamissi, elle sort major de sa promotion en licence d’histoire.

En 1986, elle soutient un magistère sur les relations algéro-françaises au XVIIe siècle. En 2002, elle obtient son doctorat d’État avec une thèse intitulée « Métiers et artisans à Alger de 1700 à 1830, approche socio-économique ». Enseignante à l’université d’Alger 2 (Bouzaréah) dès 1985, elle y forme des générations d’étudiants jusqu’à sa mort. Ses travaux s’appuient sur les registres des mahakim (tribunaux de la charia), les archives consulaires françaises et les documents de waqf pour écrire une histoire économique, sociale et urbaine d’Alger à l’époque ottomane.

Elle s’intéresse aux acteurs ordinaires : artisans, commerçants, femmes, berranis et communautés religieuses. Parmi ses contributions figurent des études sur les commerçants maghrébins, les négociants algériens entre 1686 et 1830, l’état sanitaire de la ville, le rôle des femmes dans les biens habous et la gestion urbaine de la médina. Ces recherches restituent une société complexe, organisée autour de corporations professionnelles et de solidarités religieuses, loin des schémas simplificateurs hérités de l’historiographie coloniale.

C’est dans ce cadre qu’elle aborde la communauté juive d’Alger. Son travail « De nouveaux éclairages sur les juifs à Alger à l’époque ottomane à partir des documents de la Mahakama sha’ria » constitue l’un des rares travaux algériens contemporains utilisant les registres des tribunaux islamiques pour documenter le statut juridique, les activités économiques et les interactions quotidiennes des Juifs dans la médina. En mobilisant des sources internes, elle évite les grilles purement coloniales ou nationalistes et restitue une communauté inscrite dans le tissu urbain et économique de la ville bien avant 1830.

L’histoire des Juifs d’Algérie demeure pourtant un domaine largement sous-étudié dans l’historiographie algérienne contemporaine. Plusieurs facteurs expliquent cette relative rareté. Le décret Crémieux de 1870, qui confère la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie tout en maintenant les musulmans sous le statut de l’indigénat, marque une rupture fondamentale. Il transforme la communauté juive en un groupe juridiquement distinct, souvent perçu comme un relais de la colonisation. Cette citoyenneté privilégiée alimente des tensions durables et complique l’intégration de l’histoire juive dans le récit national algérien, centré sur la lutte anticoloniale.

Le rôle des Juifs dans la période coloniale est lui-même ambivalent. La majorité s’engage par dans les institutions françaises, une autre maintiennent par opportunisme des liens culturels et économiques avec la population musulmane. Pendant la guerre d’indépendance (1954-1962), leur positionnement reste complexe : une minorité rejoint le FLN ou soutient activement la cause algérienne, tandis que la majorité, craignant les incertitudes de l’indépendance, choisit l’exode vers la France ou Israël en 1962. Cette ambiguïté — ni pleinement colonisateurs ni pleinement colonisés — a longtemps freiné une approche sereine et documentée de leur histoire dans les travaux universitaires algériens.

Les sources elles-mêmes posent problème. Les archives consistoriales ont largement quitté le pays en 1962, et les documents locaux (mahakim, waqf) exigent une maîtrise technique et linguistique rare. Dans ce contexte, le travail d’Aïcha Ghettas sur les Juifs d’Alger à l’époque ottomane apparaît comme une contribution pionnière. En s’appuyant sur des sources internes à la société algéroise, elle évite les grilles de lecture purement coloniales ou nationalistes.

Son œuvre s’inscrit ainsi dans une tentative plus large de complexifier l’histoire de l’Algérie précoloniale et coloniale. Loin de réduire la société algéroise à une opposition binaire entre « indigènes » et « Européens », elle met en évidence la pluralité des groupes — musulmans, juifs, berranis, artisans — et leurs interactions. Cette approche rejoint les efforts d’autres historiens qui, depuis les années 1980-1990, cherchent à dépasser les récits idéologiques pour produire une histoire sociale fondée sur les archives.

Aïcha Ghettas était également engagée dans la vie intellectuelle et citoyenne. Membre de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) au moment des mobilisations de 2011, elle représentait une figure d’universitaire soucieuse du débat public. Ses collègues et étudiants la décrivaient comme une enseignante rigoureuse, exigeante et accessible.

Sa disparition prématurée, le 10 ou 11 mai 2011, a provoqué une forte émotion. Retrouvée assassinée dans son appartement de Mohammadia, à l’est d’Alger, elle avait reçu neuf coups de couteau. Les enquêtes officielles ont conclu hativement à un crime motivé par un cambriolage. Son ordinateur contenant ses recherches en cours disparaitra.

Pourtant, la nouvelle de sa mort a déclenché des réactions immédiates sur les campus. Les étudiants de l’université centrale d’Alger et de Bouzaréah ont organisé une minute de silence qui s’est transformée en heures de colère et de sit-in. Ils ont condamné la mort « mystérieuse » de leur professeure, refusé de reprendre les cours et scandé des slogans contre l’administration. Des enseignants se sont également rassemblés. Les forces de l’ordre ont bouclé le campus de Bouzaréah. Ces mobilisations s’inscrivaient dans un climat plus large de grèves et de protestations universitaires.

Certains contemporains ont évoqué d’éventuels mobiles politiques en raison de son appartenance à la CNCD. D’autres pistes, purement spéculatives, ont parfois été avancées en lien avec le caractère sensible de ses recherches sur les Juifs d’Alger à l’époque ottomane — un sujet encore marqué par les silences hérités du décret Crémieux et de la guerre d’indépendance. Aucune de ces hypothèses n’a cependant reçu le moindre début de confirmation de la part des enquêteurs. Les éléments matériels et les aveux convergent vers un crime de droit commun.

La disparition brutale d’Aïcha Ghettas, en mai 2011, interrompt une trajectoire intellectuelle encore riche de promesses. Historienne rigoureuse de l’Alger ottoman, elle avait choisi d’explorer des terrains délicats, notamment la présence et le rôle des Juifs dans la société algéroise d’avant la colonisation. Dans un champ historiographique encore marqué par les silences et les polarisations hérités du décret Crémieux et de la guerre d’indépendance, son travail ouvrait des perspectives nécessaires.

Ce destin tragique rappelle, par un écho troublant, celui d’un autre universitaire, Ismail Raji al-Faruqi, professeur palestinien d’études islamiques à Temple University aux Etats-Unix, assassiné avec son épouse Lois en 1986 dans leur maison de Pennsylvanie. Al-Faruqi, né à Jaffa, avait consacré une part importante de son œuvre à la question d’Israël et de la Palestine, notamment dans son livre Islam and the Problem of Israel. Comme Aïcha Ghettas, il s’était aventuré sur un sujet hautement sensible, au croisement de l’histoire, de la mémoire et des passions politiques.

Deux chercheurs, l’une algérienne, l’autre palestinien, tous deux spécialisés dans des aspects de l’histoire juive ou israélo-palestinienne, ont ainsi trouvé la mort de manière violente. Dans les deux cas, les enquêtes officielles ont conclu à des mobiles de droit commun ou personnels. Pourtant, la nature de leurs travaux continue de nourrir, chez certains, des interrogations sur les risques que peut comporter l’exploration de ces mémoires conflictuelles.

L’œuvre d’Aïcha Ghettas, comme celle d’Ismail al-Faruqi, demeure un appel à poursuivre, avec méthode et courage, l’écriture d’une histoire qui n’élude aucune de ses composantes.

Khaled Boulaziz