Ce qui devait être présenté par Alger comme un succès judiciaire et diplomatique risque de se transformer en un sérieux revers. Sauf nouveau développement dans la procédure, l’homme d’affaires Ayoub Aïssiou, actuellement détenu en Espagne dans le cadre d’une demande d’extradition formulée par les autorités algériennes, pourrait recouvrer la liberté dans les prochains jours, et vraisemblablement avant le 15 septembre.

Son éventuelle remise à l’Algérie avait pourtant été érigée en affaire prioritaire par Alger. Derrière une procédure officiellement fondée sur des infractions économiques se profile, selon plusieurs observateurs, une opération destinée à rapatrier de force un homme autrefois proche des cercles du pouvoir, mais devenu indésirable. Son extradition l’aurait exposé aux méthodes redoutées des services de sécurité algériens, notamment celles attribuées à la caserne Antar, siège emblématique de la sécurité intérieure à Alger.

Aujourd’hui, deux éléments pourraient profondément fragiliser la demande algérienne : Ayoub Aïssiou est détenteur d’un passeport diplomatique libérien présenté comme authentique et il possède, selon les documents produits dans la procédure, la nationalité d’Antigua-et-Barbuda.

Une arrestation spectaculaire à l’aéroport de Barcelone

Ayoub Aïssiou, âgé de 44 ans, a été interpellé à l’aéroport international Josep-Tarradellas Barcelone-El Prat, à sa descente d’un vol en provenance de Casablanca. Son arrestation a été exécutée sur la base d’un signalement international émis à la demande de l’Algérie.

Depuis son placement en détention, l’homme d’affaires traverse probablement l’épreuve la plus difficile de son existence. La perspective d’une extradition vers l’Algérie faisait peser sur lui la menace de longues années d’incarcération, dans un pays régulièrement critiqué pour l’utilisation de la justice pénale contre des journalistes, des opposants, des militants pacifiques et certains entrepreneurs tombés en disgrâce.

Cette arrestation est intervenue dans un contexte de rapprochement entre Madrid et Alger, après une période de fortes tensions diplomatiques. Le dernier déplacement à Alger du président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, avait notamment été marqué par des discussions portant sur les relations économiques et énergétiques ainsi que sur l’approvisionnement de la péninsule Ibérique en gaz algérien.

Cette concomitance nourrit inévitablement des interrogations. La justice espagnole agit-elle dans une procédure strictement indépendante ou l’affaire Aïssiou s’inscrit-elle également dans le cadre de tractations diplomatiques plus larges entre les deux États ? À ce stade, aucune preuve publique ne permet d’affirmer l’existence d’un accord politique. Mais, compte tenu de la sensibilité du dossier, la question ne peut être écartée.

L’Espagne soumise à une rude épreuve

La demande d’extradition place l’Espagne devant une responsabilité considérable. En acceptant de remettre Ayoub Aïssiou aux autorités algériennes sans garanties suffisantes quant au respect de ses droits fondamentaux, Madrid risquerait de ternir son image auprès de l’opinion publique espagnole et internationale.

Cette affaire prend une dimension particulière à Barcelone, ville où l’auteur de ces lignes a lui-même été enlevé en octobre 2024 par un groupe d’hommes cagoulés. L’opération, menée sur le territoire espagnol, devait aboutir à son transfert clandestin vers l’Algérie. Elle ne s’est achevée que grâce à sa libération par la Guardia Civile, après un déplacement forcé de près de mille kilomètres à travers l’Espagne.

Or, tandis qu’Alger réclame la coopération de Madrid pour obtenir l’extradition d’Ayoub Aïssiou, les autorités algériennes n’auraient toujours pas donné suite aux commissions rogatoires adressées dans le cadre de l’enquête espagnole sur cet enlèvement.

Une telle situation ferait apparaître une coopération judiciaire à sens unique : l’Algérie demanderait à l’Espagne d’exécuter ses mandats, mais refuserait parallèlement de collaborer lorsque la justice espagnole enquête sur une opération criminelle susceptible d’impliquer des ressortissants ou des intérêts algériens.

Plus surprenant encore, selon des informations qui demandent à être officiellement confirmées, le président Abdelmadjid Tebboune aurait personnellement évoqué le cas d’Ayoub Aïssiou auprès de Pedro Sánchez. Une intervention directe du chef de l’État algérien montrerait l’importance politique accordée à une procédure pourtant présentée comme une simple affaire de droit commun.

Un dossier économique soigneusement constitué

Les autorités algériennes auraient, par le passé, engagé plusieurs procédures contre Ayoub Aïssiou et sollicité la diffusion de mandats d’arrêt internationaux. Certains de ces signalements n’auraient pas été retenus par Interpol ou auraient rencontré des obstacles dans leur exécution.

Cette fois, Alger semble avoir évité de donner au dossier une qualification politique. La demande d’extradition serait fondée exclusivement sur des accusations de droit commun : falsification de documents, escroquerie, infractions financières et blanchiment d’argent.

Ce choix n’a rien d’anodin. Une demande reposant ouvertement sur des poursuites politiques aurait eu peu de chances d’aboutir devant une juridiction européenne. En présentant Ayoub Aïssiou comme l’auteur présumé d’infractions économiques, les autorités algériennes cherchent à convaincre la justice espagnole que la procédure ne poursuit aucun objectif politique.

Intrusion de présumés victimes d’Assiou

Une quarantaine de personnes se présentant comme victimes de programmes immobiliers non achevés ou de transactions attribuées à Ayoub Aïssiou se seraient constituées parties civiles. Certaines envisageraient de saisir l’opinion publique espagnole en s’exprimant dans la presse nationale et, plus particulièrement, dans les médias catalans.

Ces plaintes ne sauraient naturellement être écartées sans examen. Les personnes affirmant avoir perdu leurs économies ont droit à la vérité et, si les faits sont établis, à une réparation. Mais leur existence ne dispense pas la justice espagnole de vérifier la régularité des poursuites, l’indépendance des juridictions algériennes, les conditions dans lesquelles les procédures ont été engagées et les garanties offertes à l’intéressé en cas d’extradition.

Une juridiction espagnole ne doit pas seulement rechercher si les faits allégués constituent également des infractions en Espagne. Elle doit aussi s’assurer que l’extradition ne conduira pas à un procès inéquitable, à des traitements dégradants ou à une instrumentalisation politique des accusations pénales.

Une mobilisation inhabituelle des services algériens

L’importance accordée à cette extradition se mesure également à l’ampleur des moyens qu’Alger aurait déployés sur le territoire espagnol. Selon les informations recueillies, le patron de la sécurité extérieure algérienne, le général Moussouni, s’est rendu à Barcelone, accompagné d’un représentant du parquet algérien.

Toujours selon les mêmes sources, l’un de ses adjoints a séjourné pendant plusieurs jours à Tarragone, tandis qu’un autre a été signalé à Alicante. Cette présence inhabituelle témoigne de l’attention particulière portée par les autorités algériennes à une procédure devenue, au fil des semaines, une véritable affaire d’État.

Parallèlement à cette mobilisation officielle, plusieurs personnes soupçonnées de servir de relais d’influence aux services de renseignement algériens suivent attentivement les démarches entreprises par la famille et les avocats d’Ayoub Aïssiou. Leur mission consiste, notamment, à recueillir toute information relative à la stratégie de la défense et à identifier les initiatives susceptibles de faire échouer l’extradition.

Ces intermédiaires n’ont pas apparu à la faveur de l’arrestation de l’homme d’affaires. Ils gravitent depuis plusieurs années autour de lui et ont largement bénéficié de ses largesses, tout en le maintenant sous l’étroite surveillance des services algériens. Se présentant comme des hommes disposant de solides entrées dans les cercles du pouvoir, ils lui ont régulièrement laissé entrevoir un règlement favorable de ses démêlés avec Alger. Ils lui ont, également, fait croire que, grâce à leurs interventions, il bénéficiait encore de la bienveillance, voire de la protection, de certains responsables des services de renseignement.

Ce double jeu a notamment contribué à faire échouer son projet de création d’une chaîne de télévision à l’étranger, dans lequel il avait déjà investi des sommes considérables. Ses prétendus intermédiaires ont fini par le convaincre qu’il n’était pas dans son intérêt « d’envenimer ses relations avec Alger » en lançant, hors du territoire national, une chaîne de télévision que les autorités algériennes auraient difficilement pu contrôler.

Ayoub Aïssiou a, ainsi, été maintenu dans l’illusion qu’une attitude conciliante lui permettrait de parvenir à un arrangement avec le pouvoir. Pendant qu’ils lui promettaient un apaisement et un règlement de ses affaires, ceux qui se présentaient comme ses protecteurs ont, en réalité, continué à rendre compte de ses activités et de ses projets aux services algériens. Aujourd’hui, les mêmes réseaux son mobilisés pour surveiller son entourage et empêcher que sa défense ne fasse obstacle à une extradition devenue prioritaire pour Alger.

Pour les autorités algériennes, l’affaire aurait ainsi dépassé le cadre judiciaire. La remise d’Aïssiou serait devenue une affaire de prestige, voire d’honneur, que les responsables algériens ne voudraient manquer à aucun prix.

Le passeport diplomatique qui bouleverse la procédure

Alors que les promoteurs de l’extradition semblaient confiants, la publication, le 30 août, d’un article retraçant l’affaire depuis son origine est venue bouleverser la situation. Le document le plus embarrassant pour Alger est la reproduction d’un passeport diplomatique délivré par la République du Liberia à Ayoub Aïssiou.

Ce passeport indique que son titulaire possède la nationalité d’Antigua-et-Barbuda. Ayoub Aïssiou ne serait donc plus juridiquement algérien, même si l’Algérie le considère probablement toujours comme l’un de ses ressortissants en vertu de son propre droit et de son lieu de naissance.

Ces documents changent, néanmoins, profondément la nature du dossier. Ils obligent la justice espagnole à vérifier l’identité exacte de la personne réclamée, ses différentes nationalités, la régularité de leur acquisition, la validité de son passeport diplomatique et l’éventuelle intervention des États concernés.

D’après les éléments disponibles, les vérifications effectuées dans le cadre de la procédure espagnole n’auraient révélé aucune falsification. Le passeport diplomatique libérien aurait été reconnu comme authentique et la nationalité antiguayenne-et-barbudienne d’Ayoub Aïssiou aurait également été confirmée.

Si ces constatations sont définitivement retenues par la juridiction compétente, Alger ne pourra plus présenter l’affaire comme la simple remise par l’Espagne d’un ressortissant algérien à son pays d’origine. La procédure concernerait alors un citoyen d’Antigua-et-Barbuda, détenteur d’un document diplomatique libérien, réclamé par un troisième État.

Une libération désormais envisagée

Sur la base de ces nouveaux éléments, les conseils d’Ayoub Aïssiou disposent d’arguments supplémentaires pour demander sa remise en liberté et contester son extradition.

Sa libération ne signifierait pas nécessairement la clôture définitive de la procédure. La justice espagnole pourrait assortir cette mesure d’un contrôle judiciaire, d’une obligation de résidence, de la remise de ses documents de voyage ou d’une interdiction de quitter le territoire. Elle pourrait également poursuivre l’examen de la demande algérienne tout en considérant que le maintien en détention n’est plus justifié.

Sous réserve de la décision souveraine des magistrats espagnols, la remise en liberté d’Ayoub Aïssiou est désormais attendue dans les prochains jours, vraisemblablement avant le 15 septembre. Il convient cependant de rappeler que seul le tribunal compétent peut arrêter la date et les conditions d’une éventuelle libération.

Pour Alger, une telle décision constituerait un camouflet politique et judiciaire. Après avoir mobilisé son appareil diplomatique, judiciaire,médiatique et sécuritaire, le régime verrait s’éloigner la perspective d’une extradition qu’il croyait acquise.

L’échec d’une justice utilisée comme instrument de pouvoir

L’affaire Aïssiou dépasse le seul destin d’un homme d’affaires. Elle illustre les dérives d’un système dans lequel la justice est trop souvent utilisée pour régler des conflits internes au pouvoir, neutraliser les voix critiques et sanctionner les entrepreneurs qui ont perdu la protection de leurs anciens parrains.

En Algérie, des journalistes, des militants et des responsables politiques pacifiques sont régulièrement poursuivis sur la base d’accusations liées au terrorisme, à l’atteinte à l’unité nationale ou à la sécurité de l’État. Dans le domaine économique, la disgrâce d’un homme d’affaires peut entraîner son arrestation, la saisie de ses entreprises, la fermeture de ses usines et la mise au chômage de milliers de salariés.

Ayoub Aïssiou et ses frères affirment avoir subi cette mécanique. Leur chaîne de télévision et leurs entreprises ont cessé leurs activités, provoquant de lourdes conséquences sociales. Cela ne permet pas de préjuger de leur innocence dans chacune des affaires économiques invoquées, mais impose de s’interroger sur la manière dont les poursuites ont été conduites et sur les objectifs réels qu’elles peuvent dissimuler.

Si la justice espagnole ordonne la libération d’Ayoub Aïssiou et refuse finalement son extradition, elle rappellera une règle fondamentale : les relations diplomatiques et les intérêts énergétiques ne sauraient primer sur les droits de la défense, l’indépendance judiciaire et la protection des personnes réclamées par des États où l’équité des procès demeure contestée.

Aveuglé par sa volonté de vengeance et par son désir de contrôler les fortunes constituées sous sa propre protection, le régime algérien pourrait ainsi devenir la victime de ses contradictions. Ce nouvel échec révélerait une fois encore les limites d’un pouvoir dominé par des responsables militaires agissant dans l’ombre, tandis que des institutions civiles réduites au rôle de façade tentent de donner une apparence légale à des décisions essentiellement politiques.

Ayoub Aïssiou n’est pas encore définitivement à l’abri d’une extradition. Mais le dossier que les autorités algériennes pensaient avoir soigneusement verrouillé vient de se fissurer. Et cette fissure pourrait suffire à faire tomber tout l’édifice.

Par Hichem ABOUD