Certains peuples ne meurent qu’une fois. D’autres sont tués sans fin : après le fer et le feu vient le silence — second meurtre, le plus lâche, le plus tenace, le plus impuni. C’est de ce meurtre-là qu’il s’agit ici, devant l’Histoire et devant les morts qui n’ont jamais eu droit à leur nom sur une pierre.
Jijel, août 2026 : le déni comme réflexe
Trente-neuf corps descendus dans la même fosse, le même jour, dans une terre encore fumante. Et pendant ce temps, ceux qui gouvernent comptent les victimes comme on compte des pertes de récolte : à la baisse, toujours à la baisse, avec cette prudence arithmétique des pouvoirs qui savent que le chiffre est une arme. Douze morts, a-t-on dit d’abord. Douze ! Quand les hôpitaux débordaient, quand des villages entiers enterraient leurs morts par familles entières, quand des journalistes parlaient de cinquante-quatre victimes pour un seul village, et que d’autres, recoupant les témoignages, avançaient un chiffre dépassant la centaine.
Entre ce que dit le pouvoir et ce que porte la terre, il y a un abîme. Et c’est dans cet abîme que se love, depuis quatre-vingts ans, la même complicité du mensonge et de l’oubli.
Le feu n’est pas ici mis en accusation. Il obéit à la sécheresse et au vent comme il l’a toujours fait. Ce qu’il faut accuser, c’est cette habitude vieille comme la domination elle-même : faire du corps algérien une chose que l’on cache, que l’on tasse, que l’on jette dans un trou commun plutôt que de l’honorer d’une sépulture qui dirait son nom, sa date, sa vérité. Cette habitude a une histoire qu’il faut dérouler tout entière. Ce qui s’est passé à Jijel n’est pas un accident climatique isolé : c’est le dernier chapitre d’un très vieux livre.
1845, Dahra : l’inauguration du procédé
Le 19 juin 1845, le lieutenant-colonel Pélissier encercle les grottes du Dahra où plus de mille cinq cents membres de la tribu des Ouled Riah s’étaient réfugiés. Le lendemain, il fait allumer des feux à l’entrée des cavités. Ce n’est pas un combat : c’est une asphyxie méthodique, calculée, poursuivie jusqu’à ce que le silence ne laisse plus de doute. Les corps ne furent ni comptés, ni identifiés, ni rendus aux familles. Ils restèrent scellés dans la roche.
Ce crime souleva l’indignation d’une partie de l’opinion française. Cela n’empêcha ni Pélissier de devenir maréchal, ni la méthode de se répéter tout au long de la conquête. Car c’est bien là la toute première fosse commune algérienne : non pas un lieu que l’on visite, mais un procédé — asphyxier, ensevelir, ne jamais compter.
Sétif, 8 mai 1945 : le mensonge fondateur
Le jour même où l’Europe fête sa victoire sur le nazisme, à Sétif, à Guelma, à Kherrata, on massacre des hommes qui n’avaient fait que porter un drapeau et crier un mot : liberté. La même liberté que l’on fêtait à Paris et que l’on assassinait en Algérie, le même jour, sous le même soleil. Voilà l’ignominie qui devrait faire rougir quiconque prétend parler au nom de la civilisation.
Combien sont-ils morts ? Ici déjà, le premier mensonge s’installe. Le pouvoir colonial parle de mille tués. L’Algérie indépendante parlera de quarante-cinq mille. Les historiens s’arrêtent autour de cinq à huit mille. Cet écart vertigineux n’est pas une querelle de spécialistes : c’est la mesure exacte du mépris. Un pouvoir qui divise par quarante-cinq le nombre de ses morts a décrété une fois pour toutes que la vie algérienne ne valait pas la peine d’être comptée.
Et les corps ? Jetés dans les gorges de Kherrata, précipités dans des puits, inhumés à la hâte dans des fosses que nul ne devait rouvrir. Quand les cadavres devinrent trop nombreux, on les brûla dix jours durant dans les fours à chaux de la ferme Lavie à Héliopolis, comme on brûle un déchet dont on veut effacer jusqu’à la trace. Dix jours de fumée noire montant d’une terre algérienne, dix jours durant lesquels l’humanité aurait dû se lever tout entière. Elle laissa faire. Voilà l’inauguration d’une méthode : faire disparaître le mort pour ne pas répondre du meurtre.
La guerre d’indépendance : le vide administratif comme seconde fosse
Puis vint la guerre de huit années. Il faut ici être juste, car la justice est la seule arme qui ne se retourne jamais contre celui qui la manie : cette guerre ne connut pas un seul bourreau, mais plusieurs. La torture coloniale engloutit des hommes dans des caves dont on ne sait toujours pas, en 2026, où reposent leurs os. Mais la guerre connut aussi ses propres fratricides : à Melouza, en mai 1957, ce ne fut pas la France qui vint, mais des Algériens qui exterminèrent d’autres Algériens, abattus au fusil, au couteau, à la pioche, parce qu’ils soutenaient un mouvement rival. Quiconque veut dénoncer les fosses du pouvoir ne peut fermer les yeux sur les fosses d’hier, quel qu’en soit l’auteur.
Mais voici ce qui doit glacer : en 2026, il n’existe toujours pas de liste nominative complète des disparus de cette guerre. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes sont entrés dans la mort sans qu’aucun État ne juge utile de tenir le registre de leurs noms. Ce vide, cette absence organisée, cette paperasse manquante qu’aucun gouvernement n’a jamais cherché à combler avec sérieux : voilà le second acte. Après la fosse du corps, la fosse de la mémoire administrative.
La décennie noire : la fosse commune érigée en système
Et puis vint la troisième fois, celle que l’on nomme pudiquement la décennie noire. Ici, le crime cesse d’être un accident de l’histoire pour devenir une politique délibérée, protégée par la loi elle-même. Trois mille trente corps inhumés dans des tombes non identifiées, selon une source proche de l’armée algérienne citée par Human Rights Watch. Les organisations qui ont eu le courage de compter avancent entre sept mille et vingt mille disparitions pour la seule période 1992-1998.
Des charniers furent exhumés. Le 3 février 2001, l’avocat Mohamed Smaïn alerte la presse sur la découverte d’une fosse contenant jusqu’à deux cent douze corps près de Relizane. Que fit le pouvoir ? Il persécuta celui qui osait regarder. Smaïn fut condamné pour « diffamation » et « dénonciation de crimes imaginaires ». Les ossements exhumés : la police ne se présenta pas pour en assurer la garde le 11 janvier 2004 ; le lendemain, ils avaient disparu.
Puis, en 2005, la ruse suprême : une charte baptisée « pour la paix et la réconciliation nationale ». Sous ce nom si doux, si généreux en apparence, le pouvoir referma la fosse une seconde fois, plus profondément encore que la première, en amnistiant par avance quiconque aurait eu à répondre de ces crimes. Sur trois cent quatre-vingts plaintes déposées par des familles de disparus, trois cent vingt et une n’aboutirent jamais à rien. Voilà ce que devient une fosse commune quand elle cesse d’être la conséquence honteuse d’une violence et devient l’instrument même du pouvoir pour se protéger de sa propre histoire : elle devient une loi.
Jijel : l’éternel retour du même réflexe
Et voici le retour, par la force implacable de la répétition, à l’été 2026. Nul ne dira que ce pouvoir a allumé le feu. Mais il faut maintenir, contre tous les démentis officiels, que ce pouvoir a retrouvé avec une aisance qui devrait glacer le sang le tout premier réflexe de ses prédécesseurs : compter petit, dire peu, enterrer vite.
Où étaient les systèmes d’alerte précoce ? Où étaient les canadairs, les hélicoptères, dans un pays qui ne manque pourtant pas de richesses pour s’en doter ? Où était cette transparence élémentaire que tout peuple est en droit d’exiger de ceux qui le gouvernent en son nom ? La nature a fourni le vent, la sécheresse, la chaleur. Mais c’est l’impéritie, l’incurie, et par-dessus tout cette vieille habitude de mentir sur le nombre des morts, qui a transformé un incendie de forêt en une fosse commune de plus dans le grand livre noir de ce pays.
Ce que les morts imposent
Faut-il croire que rien ne change jamais, que l’officier des grottes du Dahra et le pouvoir d’aujourd’hui ne font qu’un seul et même bourreau traversant les siècles ? Non. Cette paresse de la pensée doit être refusée. Ce ne fut pas le même homme, ni le même régime. L’histoire n’est pas une malédiction héréditaire.
Mais s’il n’y a pas un seul bourreau, il y a, à travers tous ces bourreaux successifs, un seul et même réflexe : croire que le silence protège mieux que la vérité, que la fosse rapide vaut mieux que l’enquête lente, que le peuple algérien peut être compté à la louche quand il s’agit de ses morts, alors qu’on le somme d’être précis quand il s’agit de ses impôts. Non pas une conspiration continue, mais une paresse morale renaissante, une facilité que chaque génération de pouvoir retrouve comme on retrouve un vieux vêtement, parce que personne n’a jamais été puni pour l’avoir porté avant elle.
Il n’y aura pas de paix véritable pour ce pays tant qu’il n’aura pas regardé en face chacune de ses fosses : Dahra, 1945, la décennie noire, les disparus de la guerre, Jijel. Il faut un compte exact. Il faut des noms sur les pierres. Il faut que les archives s’ouvrent, non par charité, mais par devoir. Il faut que la charte de 2005 soit reconnue pour ce qu’elle fut : non pas la paix, mais l’organisation légale de l’impunité.
Le deuil national de trois jours, les drapeaux en berne, les discours graves prononcés la main sur le cœur : liturgie du pouvoir, messe qu’il célèbre pour lui-même quand il n’a plus rien d’autre à offrir. Ce que le peuple algérien attend, ce n’est pas qu’on pleure sur lui : c’est qu’on le compte, qu’on le nomme, qu’on lui rende, mort après mort, la dignité d’une sépulture qui porte un nom et non l’anonymat d’un trou creusé à la hâte.
Cent quatre-vingt-un ans séparent les grottes du Dahra des collines de Jijel. Cent quatre-vingt-un ans, et le même geste : la pelle — ou le feu — qui referme trop vite, avant que la vérité n’ait eu le temps de sortir. Tant que ce geste restera le premier réflexe de l’État algérien devant ses catastrophes, la fosse commune ne sera pas un accident de l’Histoire. Elle en sera la grammaire la plus constante. À cette grammaire, il faut opposer le seul mot qui puisse la vaincre : la vérité, toute la vérité, due aux morts comme aux vivants.
Par Khaled Boulaziz



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