Par Hichem ABOUD

Le monde de la culture algérienne vient de perdre l’un de ses plus illustres représentants. Sid Ahmed Agoumi, de son vrai nom Ahmed Méziane, est décédé dimanche 20 septembre 2026, à quelques jours de son 86ᵉ anniversaire. Avec lui disparaît un monument du théâtre, du cinéma et de la télévision, dont la carrière aura traversé plus de six décennies de création artistique.

Né le 5 octobre 1940 à Bologhine, alors appelée Saint-Eugène, sur les hauteurs d’Alger, Sid Ahmed Agoumi découvre très tôt sa vocation. Adolescent, il monte sur les planches à une époque où choisir le métier de comédien relevait presque de la transgression. Son père, tailleur de profession, voyait d’un mauvais œil cette passion qui détournait son fils des études. Mais le jeune Ahmed Méziane avait choisi un nom pour ne pas se révéler à son père son entree dabs le monde artistique. Agoumi avait-il choisi sans réfléchir. En berbère seka signifie le cavalier solitaire. Il avait, aussi, choisi son chemin : celui de la scène, du texte et de l’interprétation.

Ce choix allait donner naissance à l’une des plus longues et des plus riches carrières de l’histoire culturelle algérienne.

Un acteur à la présence imposante

Sid Ahmed Agoumi possédait cette qualité rare qui distingue les grands comédiens : il n’avait nul besoin d’élever la voix pour imposer sa présence. Une silhouette, un regard, une intonation suffisaient à donner de l’épaisseur à ses personnages.

Son jeu, tout en retenue, mêlait gravité, intelligence et humanité. Qu’il incarne un responsable politique, un homme tourmenté, un père de famille, un journaliste menacé ou un personnage comique, il parvenait toujours à éviter la caricature. Chacun de ses rôles portait une part de vérité.

Sa carrière cinématographique débute dans les premières années de l’Algérie indépendante. Il participe notamment à L’Aube des damnés d’Ahmed Rachedi, avant d’apparaître en 1969 dans Z, le célèbre film politique de Costa-Gavras, ainsi que dans Les Hors-la-loi de Tewfik Farès.

Il jouera ensuite dans de nombreuses productions marquantes, parmi lesquelles Le Moulin de monsieur Fabre, Automne, octobre à Alger, Les Diseurs de vérité, Il était une fois dans l’Oued et Morituri, adaptation cinématographique de l’univers de Yasmina Khadra. Son interprétation de Sahafi, journaliste menacé de mort dans Les Diseurs de vérité, lui vaudra notamment une distinction pour la qualité de son jeu.

Le théâtre comme engagement

Mais avant le cinéma et la télévision, Sid Ahmed Agoumi était avant tout un homme de théâtre.

Pour lui, les planches n’étaient pas seulement un lieu de divertissement. Elles constituaient un espace de réflexion, de liberté et de confrontation avec la société. Il défendait un théâtre populaire, exigeant, accessible au plus grand nombre, mais jamais réduit à la propagande ou au discours officiel.

Il participa à plusieurs œuvres majeures du répertoire algérien, notamment Le Cadavre encerclé, Hassan Terro et Des roses rouges pour moi. Il occupa également des responsabilités à la tête de plusieurs établissements culturels, notamment à Tizi Ouzou, Annaba et Constantine, avant de diriger le Théâtre national algérien.

Installé en France durant les années 1990, il poursuivit sa carrière sur les scènes francophones. Il joua dans Le Retour au désert de Bernard-Marie Koltès et dans Nedjma, adaptée de l’œuvre de Kateb Yacine. Il prêta également sa voix aux textes de grands écrivains algériens comme Mouloud Feraoun, Jean Sénac et Rachid Mimouni.

Cette fidélité aux auteurs et au verbe révèle une dimension essentielle de l’artiste : Sid Ahmed Agoumi ne se contentait pas d’interpréter des personnages. Il portait une parole, une mémoire et une certaine idée de la culture algérienne.

Une popularité transmise de génération en génération

L’une des grandes forces de Sid Ahmed Agoumi fut d’avoir su parler à plusieurs générations.

Les plus anciens se souviennent de ses rôles dramatiques au théâtre et dans les grandes œuvres du cinéma algérien. Un public plus jeune l’a découvert à la télévision dans Djemai Family, Nsibti Laâziza ou encore Sultan Achour 10, où son interprétation du ministre Qandil révéla une nouvelle facette de son talent.

Avec ce personnage, le comédien au visage souvent associé aux rôles graves démontra un sens remarquable de la comédie. Sa manière de jouer, son regard malicieux et son économie de gestes lui permirent de conquérir une génération qui n’avait pas nécessairement connu ses premiers films.

Cette capacité à passer du drame à la comédie, du cinéma d’auteur aux séries populaires, sans jamais perdre son exigence, témoigne de l’étendue de son registre.

Resté actif jusqu’à un âge avancé, il figurait encore en 2024 au générique du court métrage Tayara Safra de Hadjer Sebata. Sa carrière compte plus d’une cinquantaine de productions théâtrales, cinématographiques et télévisuelles.

Une reconnaissance tardive mais méritée

Sid Ahmed Agoumi aura connu les honneurs de son vivant. La 16ᵉ édition du Festival national du théâtre professionnel lui avait été dédiée en décembre 2023. En juin 2024, il avait également reçu le premier prix Afaneen El Djazaïr, récompensant l’ensemble de son parcours.

Lors de cet hommage, profondément ému, il avait tenu à remercier le public algérien, affirmant que c’était lui qui poussait les artistes à donner le meilleur d’eux-mêmes.

Cette phrase résume parfaitement la relation qu’il entretenait avec ses admirateurs. Malgré sa notoriété et son immense carrière, Sid Ahmed Agoumi était décrit par ses proches comme un homme simple, généreux, drôle et profondément attaché à son métier.

À l’annonce de sa disparition, artistes, réalisateurs, comédiens et hommes de culture ont unanimement salué une personnalité exceptionnelle et un artiste complet.

Le dernier salut

La dépouille du défunt doit être rapatriée de Paris à Alger ce mardi 22 septembre. Une cérémonie de recueillement et la prière funéraire sont prévues au Palais de la culture Moufdi-Zakaria, avant son inhumation au cimetière d’El-Kettar.

La mort de Sid Ahmed Agoumi ne marque pas seulement la disparition d’un grand comédien. Elle referme l’un des chapitres les plus féconds de l’histoire du théâtre et du cinéma algériens.

Durant plus de soixante ans, il aura accompagné les espoirs, les blessures, les interrogations et les transformations de la société algérienne. Il aura donné un visage et une voix à des dizaines de personnages, tout en demeurant fidèle à une conception noble de son métier.

Les artistes disparaissent, mais certains personnages restent vivre dans la mémoire collective. Sid Ahmed Agoumi appartenait à cette catégorie rare de comédiens dont le nom finit par se confondre avec l’histoire culturelle de leur pays.

Le rideau vient de tomber. Les applaudissements, eux, résonneront longtemps encore.