New York, 16 septembre 2026. Une salle anonyme, loin des caméras. Nasser Bourita et Gideon Saar se serrent la main. Mike Waltz, l’ambassadeur américain, préside. Aucune conférence de presse conjointe. Aucune déclaration du Palais. Juste un fait accompli : l’ouverture d’ambassades et l’échange d’ambassadeurs entre le Maroc et Israël.
Pourquoi tant de discrétion ? Parce que Rabat sait. Le pouvoir marocain sait que ce qu’il vient de signer ne correspond à rien de ce que veut son peuple. Selon l’Indice arabe 2025, publié en janvier 2026 par le Centre arabe de recherche et d’études politiques de Doha, 89 % des Marocains sondés se déclarent opposés à la reconnaissance d’Israël, contre 6 % favorables. Un chiffre en chute libre depuis 2022, où ils étaient encore 20 % à y voir une opportunité. Le Maroc figure aujourd’hui parmi les opinions publiques arabes les plus hostiles à la normalisation, aux côtés de la Libye, de la Jordanie et du Koweït.
Ce que le Makhzen a signé, ce n’est pas un accord de paix. C’est un acte de collaboration avec un État que la Cour internationale de Justice examine pour génocide.
Le contexte juridique : un génocide sous examen
Le 29 décembre 2023, l’Afrique du Sud a déposé une requête devant la CIJ accusant Israël de violations de la Convention sur le génocide dans la bande de Gaza. Depuis, la Cour a émis trois ordonnances de mesures provisoires contraignantes, en janvier, mars et mai 2024, obligeant Israël à prévenir les actes génocidaires, à permettre l’accès humanitaire et à garantir l’acheminement de l’aide sans entrave.
En mai 2024, face à l’offensive sur Rafah, l’Afrique du Sud a déposé une nouvelle demande urgente, arguant que les mesures précédentes ne « répondaient pas pleinement » à l’évolution de la situation et que l’attaque faisait peser un « risque extrême » sur la survie même des Palestiniens de Gaza en tant que groupe.
Israël n’a pas respecté ces ordonnances. Le 12 mars 2026, l’État hébreu a déposé son contre-mémoire, contestant également la compétence de la Cour. Le 21 mai 2026, la CIJ a fixé un calendrier pour une seconde série d’écritures : réplique sud-africaine au 22 novembre 2027, duplique israélienne au 22 mai 2029. La procédure s’étire, mais le cadre juridique est posé. La Cour a déterminé que les droits des Palestiniens de Gaza sont exposés à un « risque réel et imminent de préjudice irréparable ». Et comme l’a rappelé la présidence sud-africaine : « la légitime défense n’est pas une défense contre le génocide ; il n’y en a aucune ».
C’est avec cet État-là que le Maroc vient d’ouvrir des ambassades.
Une normalisation déjà minoritaire, désormais assumée
L’acte du 16 septembre n’est pas une surprise. Depuis décembre 2020, date de l’annonce de la reprise des relations, le processus n’a cessé de s’approfondir. Ce que Rabat appelait alors des « bureaux de liaison » était déjà, en pratique, une ambassade sans le nom. Les contrats d’armement se sont multipliés, les échanges sécuritaires et militaires se sont intensifiés, des soldats israéliens ont foulé le sol marocain.
Mais il y a un moment où le symbole compte. Et le symbole du 16 septembre, c’est celui d’un royaume qui officialise publiquement son alliance avec un État sous examen pour génocide, à un moment où Israël n’a jamais été aussi isolé sur la scène internationale.
Le timing n’est pas anodin. L’annonce intervient à une semaine des élections législatives marocaines. Le pouvoir veut mettre le prochain gouvernement devant le fait accompli. Il veut que la classe politique, déjà largement alignée sur la question, n’ait plus la possibilité de débattre.
Car il n’y a pas de débat au Maroc. La normalisation a été ratifiée en 2020 par un chef de gouvernement islamiste, Saad Dine El Otmani, du Parti de la justice et du développement. Les partis d’opposition, les syndicats, la société civile : tous dénoncent, mais aucun n’a les moyens d’infléchir la décision royale.
La rue marocaine : une colère sans voix
Ils sont des dizaines de milliers à être descendus dans les rues de Casablanca, de Rabat, de Marrakech, de Fès, depuis octobre 2023. Ils ont manifesté contre la guerre à Gaza, contre la complicité de leur propre gouvernement. Ils ont été dispersés, parfois arrêtés.
Karim Hassoun, cofondateur de la Fondation Hind Rajab, résume le sentiment d’une grande partie des Marocains : « En tant que Marocain, j’ai profondément honte de ce que le régime de Rabat fait en notre nom. Pendant que les Palestiniens sont exterminés et que le Sud-Liban est nettoyé ethniquement, le Maroc élargit ses relations diplomatiques et sécuritaires avec Israël sous l’autorité directe du monarque et sous le regard attentif de leurs maîtres américains ».
Il ajoute : « Ne vous y trompez pas : c’est une politique d’État délibérée et une collaboration politique avec un État qui commet un génocide, un apartheid, un nettoyage ethnique et des crimes de guerre systématiques. Ce faisant, le régime trahit la Palestine et piétine l’héritage anticolonial d’Abdelkrim El Khattabi, au mépris total de l’immense majorité des Marocains qui n’ont jamais consenti à la normalisation ».
Boutaina Azzabi, militante, écrit sur Instagram : « Nous sommes écœurés. Absolument écœurés. Vous pouvez l’habiller de drapeaux, de poignées de main, de cérémonies diplomatiques et de mots soigneusement choisis, mais rien de tout cela ne peut faire taire la conscience d’un peuple qui a regardé la Palestine saigner. Un gouvernement peut signer un document ; il ne peut pas commander les cœurs de millions de personnes ».
La répression comme réponse
Face à cette colère, la réponse du pouvoir est simple : réprimer. En mars 2026, le rappeur Souhaib Qabli a été condamné à huit mois de prison pour des chansons critiquant la normalisation. Les manifestations pro-palestiniennes sont systématiquement dispersées. Les militants anti-normalisation sont poursuivis, parfois emprisonnés.
L’Association marocaine des droits humains (AMDH) a mis en garde contre les « dérives dangereuses » de la normalisation dans le domaine éducatif, alertant sur les risques d’une « infiltration » de l’école marocaine visant à « fausser la conscience et déformer les faits historiques ». L’ONG appelle à boycotter toute coopération culturelle ou scientifique avec des institutions israéliennes, et dénonce une stratégie plus large de « contrôle de la mémoire collective et d’effacement de la cause palestinienne des consciences ».
L’Observatoire marocain contre la normalisation a, pour sa part, qualifié l’annonce du 16 septembre de « nouvelle étape dans le processus de normalisation », appelant Rabat à « mettre fin à ce processus et à fermer le bureau de liaison israélien ». Il souligne que cette normalisation ne se limite plus aux relations politiques et diplomatiques, mais s’étend aux domaines culturels, médiatiques, religieux et symboliques.
L’humiliation en prime
Comme si la trahison politique ne suffisait pas, les Marocains découvrent que leur partenaire les méprise ouvertement. En mars 2026, Ziv Agmon, porte-parole et chef de cabinet par intérim de Benyamin Netanyahou, a été enregistré qualifiant un député du Likoud d’origine marocaine de « Marocain attardé » et un autre de « babouin », avant d’ajouter, à propos des origines des Marocains : « d’où viennent nos Marocains. D’Afrique. Babouin, c’est un singe ».
Cinq mois plus tard, Rami Ben Hamo, qui a travaillé plus d’une décennie au bureau du Premier ministre israélien, a déposé plainte devant le tribunal régional du travail de Jérusalem. Il réclame 450 000 shekels (environ 115 000 euros) de dommages et intérêts, affirmant avoir subi des humiliations quotidiennes de la part de Sara Netanyahou, dont l’expression « Marocain peu raffiné ».
Le bureau du Premier ministre israélien a qualifié ces accusations de « fake news ». Mais pour de nombreux Marocains, ces affaires ne sont pas des dérapages individuels. Elles sont le symptôme d’un regard condescendant, d’un « impensé colonial » qui sous-tend la relation.
Une normalisation contre le peuple
Ce que le Maroc vient de faire, ce n’est pas de la realpolitik. C’est un déni de démocratie. Un roi, un cercle restreint, une classe politique docile, ont décidé de lier le destin du royaume à un État que la justice internationale examine pour le crime des crimes. Ils l’ont fait contre l’écrasante majorité de leur peuple. Ils l’ont fait en réprimant ceux qui osent le dire.
La normalisation n’est pas une paix. C’est une alliance. Une alliance avec un État qui bombarde, qui affame, qui déplace. Une alliance qui se fait au nom d’un peuple qui n’a jamais été consulté.
Le Maroc officiel a choisi son camp. Le peuple marocain, lui, a choisi le sien. Et l’histoire retiendra que, dans les heures les plus sombres de Gaza, certains ont préféré les ambassades aux consciences.
Par Khaled Boulaziz sur Lanation.net



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