Par Hichem ABOUD
Le quotidien espagnol El Debate a publié, le 18 septembre à 4 h 30, une enquête signée Alejandro Entrambasaguas sous un titre aussi spectaculaire qu’accusateur : « Le parquet change de position et laisse en liberté un homme d’affaires visé par une dénonciation pour narcotrafic et lié à des espions marocains ». L’article, actualisé quelques heures plus tard, revient pourtant sur la remise en liberté d’Ayoub Aïssiou, intervenue le 4 septembre. Autrement dit, sur un événement vieux de deux semaines : ce que l’on appelle, dans le jargon journalistique, du « réchauffé ».
Pour donner à cette ancienne information les apparences d’une révélation, El Debate affirme avoir consulté une denuncia, terme espagnol pouvant désigner une dénonciation ou une plainte. Selon le document cité par le journal, Ayoub Aïssiou aurait participé à un réseau international projetant d’acheminer des stupéfiants depuis le Brésil et la Guinée-Bissau vers l’Europe et l’Afrique du Nord. Le Maroc, le port d’Algésiras, les îles Canaries, Ceuta et Melilla auraient été utilisés comme points de passage.
Toujours selon El Debate, ce prétendu dispositif associerait trois composantes : le trafiquant portugais Rúben Oliveira, surnommé « Xuxas », Ayoub Aïssiou et des membres des services de renseignement marocains.
Une dénonciation n’est pas une preuve
Ces affirmations doivent être accueillies avec la plus grande prudence. L’existence d’une dénonciation, à la supposer authentique, ne prouve nullement la véracité de son contenu. N’importe quelle personne peut saisir une autorité ou transmettre à un média des accusations contre un tiers. Seule une enquête contradictoire, étayée par des preuves et soumise au contrôle de la justice, peut permettre d’en apprécier le sérieux.
Or, à ce jour, aucun élément rendu public ne permet d’établir qu’Ayoub Aïssiou aurait été mis en examen en Espagne pour trafic de stupéfiants. Aucune décision judiciaire espagnole connue n’a davantage établi l’existence de liens entre l’homme d’affaires et les services de renseignement marocains.
L’article d’El Debate distingue d’ailleurs lui-même cette dénonciation de la procédure d’extradition engagée à la demande des autorités algériennes. Malgré son titre fracassant, le journal confirme ainsi que le dossier judiciaire examiné en Espagne porte toujours sur les infractions invoquées par Alger : falsification de documents, appartenance présumée à une organisation criminelle et blanchiment de capitaux.
Il n’est donc question, dans la procédure d’extradition proprement dite, ni de narcotrafic ni d’espionnage au profit du Maroc.
Cette distinction est fondamentale. En mêlant dans un même titre une procédure judiciaire réelle et des accusations distinctes contenues dans une simple dénonciation, le quotidien espagnol entretient une confusion susceptible de faire passer des allégations non vérifiées pour des faits établis.
Un titre qui dépasse largement les faits connus
Le procédé est d’autant plus contestable que la remise en liberté d’Ayoub Aïssiou ne constitue pas une nouveauté. Elle est intervenue le 4 septembre, après un changement de position du parquet espagnol dans le cadre de l’examen de la demande algérienne d’extradition.
Deux semaines plus tard, El Debate transforme cette décision déjà connue en une nouvelle affaire, grâce à l’introduction d’accusations beaucoup plus graves : trafic international de stupéfiants et relations avec des agents marocains.
Le conditionnel et l’attribution à une dénonciation ne suffisent pas à effacer l’effet produit par un titre qui associe directement le nom d’Aïssiou au narcotrafic et à l’espionnage. Pour le lecteur pressé, le soupçon risque de se transformer immédiatement en certitude.
Une démarche journalistique rigoureuse aurait exigé de préciser qui est l’auteur de la dénonciation, à quelle date elle a été déposée, devant quelle autorité, sur quels éléments matériels elle repose et quelles suites judiciaires lui ont été données. Il aurait également fallu indiquer si la police, le parquet ou un juge espagnol avaient considéré ces accusations suffisamment sérieuses pour ouvrir une enquête.
En l’absence de telles précisions, cette prétendue révélation demeure ce qu’elle est juridiquement : une série d’allégations non démontrées.
Pourquoi Ayoub Aïssiou n’a-t-il pas été interrogé ?
Le manque de contradiction constitue une autre faiblesse majeure de l’article. Ayoub Aïssiou se trouve en Espagne et peut être contacté par la presse de ce pays. La règle la plus élémentaire aurait donc consisté à lui soumettre les accusations et à publier sa réponse, ou, à tout le moins, à signaler qu’il avait refusé de répondre.
Rien n’indique, dans les éléments rapportés, qu’une telle démarche ait été entreprise. Le lecteur ne connaît ni la version de l’intéressé ni celle de ses avocats. Il ignore également si la défense a eu connaissance de cette dénonciation et si elle en conteste l’authenticité ou le contenu.
Comment publier des accusations aussi lourdes sans donner la parole à la personne directement visée ? Comment évoquer un supposé réseau associant narcotrafiquants et services de renseignement étrangers sans produire, au-delà d’une dénonciation, le moindre constat judiciaire ?
Ces carences nourrissent inévitablement le soupçon d’une opération de déstabilisation médiatique.
Une reprise immédiate par la presse algérienne
La rapidité avec laquelle certains médias algériens ont repris l’article espagnol ne peut qu’alimenter les interrogations. Le quotidien arabophone El Khabar et le journal francophone Le Soir d’Algérie ont notamment accordé une large place à ces accusations, sans que de nouveaux éléments judiciaires soient venus les étayer.
Une mécanique bien connue se met ainsi en place : une accusation apparaît dans un média étranger, puis elle est reprise en Algérie comme si son origine espagnole suffisait à lui conférer une valeur de preuve. La reprise médiatique devient ensuite un moyen d’accréditer la rumeur initiale.
Cette circulation circulaire de l’information ne remplace pourtant ni une enquête judiciaire ni la production de preuves. Qu’un journal espagnol affirme avoir consulté une dénonciation ne transforme pas son contenu en vérité établie.
La concomitance entre la publication d’El Debate et sa reprise immédiate en Algérie renforce l’impression d’une cabale préparée pour ternir l’image d’Ayoub Aïssiou après l’échec de la première phase de la procédure d’extradition. Elle ne permet cependant pas, à elle seule, d’identifier l’origine du document ni d’établir l’intervention des services algériens. Une telle hypothèse doit, elle aussi, être présentée comme une piste et non comme un fait démontré.
De vieilles relations recyclées en accusations
Cette nouvelle offensive s’inscrit dans le prolongement d’une campagne déjà menée contre l’homme d’affaires par certains de ses anciens proches. Après avoir bénéficié de sa générosité, l’un d’eux s’est employé à associer publiquement son nom à plusieurs hauts responsables de l’armée algérienne.
Ayoub Aïssiou a notamment été présenté comme un proche du général-major Zerrouk Dahmani, personnage controversé de l’institution militaire algérienne et récemment tombé en disgrâce. Son nom est également régulièrement associé à celui du défunt général Ahmed Gaïd Salah, ancien chef d’état-major de l’armée.
Ces relations supposées sont désormais recyclées pour construire, autour de l’homme d’affaires, le récit d’un personnage qui serait simultanément lié aux généraux algériens, aux services marocains, au blanchiment international et au narcotrafic. L’accumulation est spectaculaire, mais elle ne dispense pas ceux qui avancent de telles accusations d’en apporter la preuve.
Le contexte politique régional rend d’ailleurs l’accusation de collusion avec les services marocains particulièrement efficace dans les médias proches du pouvoir algérien. Depuis la rupture des relations diplomatiques entre Alger et Rabat, toute référence au Maroc peut être utilisée pour transformer un adversaire, un ancien allié devenu encombrant ou un homme d’affaires en suspect idéal.
Informer ou fabriquer un coupable ?
Ayoub Aïssiou doit naturellement répondre devant la justice de toute accusation sérieuse et documentée portée contre lui. Sa remise en liberté ne vaut ni acquittement ni classement définitif de la procédure d’extradition. Mais le respect de la justice impose également de ne pas le déclarer coupable sur la base d’une dénonciation dont l’auteur, les motivations et les preuves demeurent inconnus.
Le rôle de la presse n’est pas de se substituer aux juges ni de transformer une plainte en condamnation. Il consiste à vérifier les documents, à confronter les versions, à interroger les personnes mises en cause et à distinguer clairement les faits des allégations.
En publiant, deux semaines après les faits, un titre associant Ayoub Aïssiou au narcotrafic et aux services secrets marocains sans faire état d’une mise en examen pour ces faits, El Debate contribue moins à éclairer l’opinion qu’à installer le soupçon.
En l’état des informations disponibles, une seule conclusion s’impose : Ayoub Aïssiou reste concerné par une demande algérienne d’extradition fondée sur des accusations de falsification documentaire, d’organisation criminelle et de blanchiment. Les accusations de trafic de stupéfiants et de liens avec les renseignements marocains relèvent, quant à elles, d’une dénonciation rapportée par un journal, mais non consacrée par une décision judiciaire connue.
Présenter les secondes comme le prolongement naturel de la première relève moins de l’enquête que de l’amalgame. Et lorsque cet amalgame est aussitôt amplifié par des médias algériens, il prend toutes les apparences d’une nouvelle cabale cousue de fil blanc.



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