Cinq ans après sa disparition, Abdelaziz Bouteflika ne meurt toujours pas tout à fait. Le pouvoir algérien, qui l’a d’abord effacé de la mémoire officielle, s’emploie désormais à liquider ce qui reste de son héritage à coups de procès. Une purge mémorielle qui n’est pas sans rappeler celle menée par le régime du maréchal Al-Sissi contre l’image de Mohamed Morsi.
Une damnatio memoriae à l’algérienne
Le 17 septembre 2026 marquera cinq ans depuis la mort d’Abdelaziz Bouteflika, chef de l’État algérien pendant vingt ans avant sa chute, provoquée par le Hirak, en avril 2019. Officiellement, cette date n’existe pas. Le pouvoir en place a entrepris, méthodiquement, de rayer Bouteflika de la mémoire institutionnelle du pays : aucune mention dans les manuels scolaires, aucune plaque commémorative, aucun nom de rue, aucune cérémonie protocolaire. Le même sort a déjà été réservé à l’ancien chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, lui aussi disparu des récits officiels. Cette entreprise de silence n’est pas sans rappeler une autre purge mémorielle, menée à quelques milliers de kilomètres de là : celle conduite par le régime du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi contre l’image de Mohamed Morsi, premier président égyptien élu démocratiquement, renversé en 2013 puis mort en détention en 2019. Là aussi, les photographies officielles ont été retirées des bâtiments publics, les mentions protocolaires supprimées, le nom quasiment banni des médias d’État. Dans les deux cas, un pouvoir né de la chute de son prédécesseur choisit non pas de l’assumer comme un chapitre de l’histoire nationale, fût-il critiquable, mais de le faire disparaître purement et simplement.
Le procès permanent, ou la vengeance froide d’un système
Mais le régime va plus loin que le simple silence. Depuis la chute de Bouteflika, une traque judiciaire méthodique s’est abattue sur ses anciens collaborateurs Abdeslam Bouchouareb, Abdelghani Zaalane, Amara Benyounès, Chakib Khelil, Abdelghani Hamel, Abdelhamid Temmar, Abdelmalek Boudiaf ou Abdelmoumen Ould Kaddour. Cette succession de procès et de condamnations ressemble moins à une justice apaisée qu’à ce qu’on pourrait appeler une deuxième mort de Bouteflika : une revanche froide, tardive, méthodique, menée par un système qui ne lui pardonne pas d’avoir, un temps, déplacé le centre du pouvoir. Car ce qui lui est reproché n’est pas tant la corruption tolérée, sous une forme ou une autre, par l’ensemble de l’appareil d’État depuis l’indépendance que d’avoir rappelé qu’un président pouvait nommer, démettre, humilier, contenir, contourner ceux qui se croyaient propriétaires éternels du pouvoir. En réduisant Bouteflika au clan, à la corruption, à la seule prédation, la narration officielle occulte une responsabilité autrement plus large : celle des généraux, des ministres, des magistrats et des oligarques qui ont accompagné, validé, et souvent orchestré ce système bien avant et bien après lui. L’Histoire, pourtant, n’est pas un tribunal d’exception : on ne juge pas un mort pour effacer une séquence gênante et se présenter, à peu de frais, comme le nettoyeur d’un système dont on a longtemps été le complice.
« Je ne serai pas un trois-quarts président »
Il faut revenir à 1999 pour comprendre l’ampleur de ce qui se joue. À son retour au pouvoir, porté par une popularité exceptionnelle après la « décennie noire » de la guerre civile, Bouteflika pose une condition restée célèbre : il refuse d’être un « trois-quarts président », cantonné à une portion de mandat dont l’autre quart, le plus pesant resterait entre les mains de l’état-major. L’exigence vise directement l’héritage de la génération « janviériste », ces généraux qui avaient interrompu le processus électoral en janvier 1992 et qui considéraient depuis la présidence comme une fonction sous tutelle militaire, révocable au gré des rapports de force internes à l’armée. Le pays qu’il hérite est exsangue : au sortir d’une guerre civile qui a fait des dizaines de milliers de morts, il croule sous une dette extérieure de plus de 33 milliards de dollars, soit près des deux tiers du PIB, et reste sous la surveillance d’un programme d’ajustement structurel imposé par le FMI depuis 1994. Son retour incarne alors, aux yeux d’une grande partie de la population, la transition espérée entre le chaos et la stabilité retrouvée.
Le pays libéré de ses créanciers et presque de ses généraux
C’est dans ce contexte que Bouteflika entreprend, tout au long des années 2000, de réduire méthodiquement l’emprise du Département du renseignement et de la sécurité (DRS) sur la vie politique et économique du pays, transformant peu à peu le palais d’El Mouradia, longtemps simple façade protocolaire, en véritable centre de décision. Cette autonomie retrouvée, conjuguée à la remontée des cours du pétrole, permet l’un des gestes les plus consensuels de son bilan : le remboursement anticipé, en 2005 puis en 2006, de la quasi-totalité de la dette extérieure algérienne auprès du Club de Paris et du Club de Londres. En quelques années, l’Algérie passe du statut de pays sous tutelle financière internationale à celui de pays libéré de toute dette extérieure significative un exploit budgétaire qu’aucun pays producteur de pétrole comparable ne réalise à la même échelle, doublé d’une reconquête de souveraineté diplomatique qui rétablit la présence algérienne dans les grandes capitales. Ce chapitre-là non plus ne figure dans aucun manuel scolaire.
Le bilan que personne n’ose déboulonner
Cette marge de manœuvre financière retrouvée permet le lancement de programmes d’investissement massifs : entre 1999 et 2018, plus de quatre millions de logements sont livrés à travers les formules AADL, LSP et LPP. Le métro d’Alger voit le jour, modeste à l’échelle mondiale mais rare sur le continent africain, accompagné de tramways à Oran, Constantine, Sidi Bel Abbès, Sétif puis Mostaganem. Plus d’un millier de kilomètres de voies ferrées sont modernisés entre 2014 et 2018, l’autoroute Est-Ouest est achevée, deux nouveaux aéroports sortent de terre à Alger et des aérogares à Oran et Tlemcen. La Grande Mosquée d’Alger, le Centre international de conférences et l’Opéra d’Alger, financé par la Chine, datent également de cette période. Le secteur hydraulique illustre peut-être le mieux l’ampleur de l’effort engagé : le nombre de barrages passe de 44 à plus de 80, complété par onze stations de dessalement couvrant jusqu’à 17 % des besoins nationaux en eau potable ; les taux de raccordement à l’électricité, à l’eau potable et à l’assainissement progressent respectivement de 86 % à près de 100 %, de 78 % à 98 % et de 72 % à 91 %. Ce bilan est loin d’être irréprochable surfacturations, détournements et scandales de corruption ont émaillé plusieurs de ces chantiers, notamment l’autoroute Est-Ouest mais l’argument avancé par les nostalgiques n’est pas moral, il est factuel : ces infrastructures existent, et c’est en grande partie sur elles que repose encore le fonctionnement du pays aujourd’hui.
2007 : la bombe de Batna, le système qui vacille déjà
Le règne n’est pourtant pas celui, linéaire, d’un homme tout-puissant. En 2007, Bouteflika échappe de peu à un attentat à la bombe lors d’un meeting à Batna, rappel brutal de la fragilité du pouvoir qu’il a bâti. Sa santé, déjà mise à rude épreuve, s’effondre en 2013 avec un accident vasculaire cérébral qui le laisse durablement diminué et donne libre cours aux querelles intestines d’un clan de plus en plus opaque autour de lui. Deux ans plus tard, en 2015, le général Mohamed Mediène, dit « Toufik », homme fort des services pendant plus de vingt-cinq ans, est écarté ; le DRS lui-même est dissous. Pour la première fois depuis l’indépendance, les grandes décisions économiques échappent en grande partie aux arbitrages de la caserne au prix d’un pouvoir personnel de moins en moins contrôlé.
Le verrou qui se referme
C’est là que le bilan bascule. Porté par des revenus pétroliers colossaux, Bouteflika laisse s’installer un mépris croissant envers la société civile et la presse, un favoritisme assumé envers des hommes d’affaires cupides, et une autocratie qui retarde méthodiquement les réformes politiques et économiques dont le pays a besoin. L’homme qui avait promis de rendre sa voix à l’État finit par construire, selon ses propres critiques les plus sévères, « une Algérie enchaînée, soumise, silencieuse et éternellement patiente ». La tentative de briguer un cinquième mandat, en 2019, alors qu’il n’apparaît plus en public que par intermittence, provoque des manifestations massives réclamant davantage de démocratie : le Hirak emporte, en quelques semaines, vingt ans de pouvoir. Deux ans et cinq mois plus tard, le 17 septembre 2021, Abdelaziz Bouteflika meurt, dans une indifférence institutionnelle qui ne s’est jamais démentie depuis.
Un espace public aujourd’hui verrouillé
C’est la période post-2019, celle d’Abdelmadjid Tebboune, qui donne pourtant tout son relief au bilan de son prédécesseur. Le balancier civilo-militaire est reparti dans l’autre sens : le poids retrouvé de l’état-major dans les nominations et les arbitrages économiques laisse penser que les « décisions de caserne » occupent de nouveau une place centrale dans la gouvernance du pays, sans résultats comparables à la clé. Le contraste est particulièrement net sur le terrain des libertés publiques. Sous Bouteflika, la contestation avait droit de cité, même sous surveillance : Le Matin, Chourouk, El Khabar ou El Watan à son apogée critique, des caricaturistes visant quotidiennement le président sans poursuites systématiques, des partis comme le RCD ou le FFS, des mouvements comme Barakat puis Mouwatana s’exprimant et manifestant publiquement sans nier quelques dérives réelles. Mais depuis 2019, des figures de l’opposition qui s’exprimaient librement ont disparu des radars médiatiques ; des citoyens ordinaires se retrouvent poursuivis, voire condamnés à de lourdes peines fermes, pour un simple commentaire sur Facebook ou TikTok un scénario jugé impensable durant les deux décennies précédentes.
Le mythe du pétrole cher
L’argument le plus attendu celui d’un Bouteflika porté par la seule rente pétrolière ne résiste pas à l’examen chronologique. Le baril valait environ 18 dollars à son arrivée au pouvoir en 1999, et il faut attendre 2007-2008 pour observer une envolée significative des cours, avant un nouvel effondrement à partir de 2014 ; en moyenne sur 1999-2018, il s’est établi autour de 62 dollars. Depuis l’arrivée de Tebboune en 2020, la moyenne s’établit plutôt autour de 81-82 dollars, portée par la reprise post-Covid, la guerre en Ukraine puis les tensions autour de l’Iran depuis 2026 : un contexte globalement plus favorable au pouvoir actuel, ce qui rend d’autant plus frappant le ralentissement des exportations gazières, aujourd’hui inférieures à 40 milliards de mètres cubes contre plus de 60 milliards durant les années Bouteflika.
L’effondrement du pouvoir d’achat, la vraie rupture
C’est sur ce terrain que la comparaison devient la plus douloureuse pour l’opinion algérienne. Le dinar, qui n’avait franchi la barre des 200 pour un euro qu’une seule fois en vingt ans de Bouteflika en 2018, en toute fin de règne, s’échangerait aujourd’hui autour de 276 dinars sur le marché parallèle, avec des pics au-delà de 280, soit une perte de valeur de 30 à 40 % en sept ans. Le poulet, à 268 dinars le kilo en 2019, dépasserait aujourd’hui 350, voire 600 dinars selon les régions ; la viande ovine locale, à 1 344 dinars, atteindrait en moyenne plus de 3 000 dinars ; la banane, autrefois à 220-230 dinars, se négocierait désormais entre 1 300 et 1 600 dinars le kilo. À cela s’ajoutent des pénuries plus fréquentes et plus étendues pneus, véhicules, certains médicaments que celles connues durant les années Bouteflika. Ces chiffres, largement relayés sous forme de comparatifs visuels sur les réseaux sociaux à l’approche de cet anniversaire officieux, expliquent en grande partie pourquoi la nostalgie dépasse aujourd’hui le cercle des sympathisants de l’ancien régime, pour toucher une partie de l’opinion qui, en 2019, réclamait justement le départ de Bouteflika.
Le contrat social introuvable
Reste que la question posée par cette vague de nostalgie dépasse le seul cas Bouteflika, et le seul silence qu’on lui impose depuis sa mort. En s’acharnant à juger un homme qui ne peut plus se défendre plutôt qu’à assumer sa propre part de responsabilité, le système actuel se prive de la seule chose qui pourrait vraiment tourner la page : un bilan honnête, contradictoire, débarrassé des règlements de comptes. Cinq ans après la mort de l’homme qu’on a voulu effacer, et sept ans après une rupture qui devait constituer un nouveau départ, l’État algérien n’a toujours pas répondu à la question que le Hirak lui posait déjà en 2019 : quel contrat social propose-t-il à ses citoyens ? À en juger par le dinar, les prix, les libertés confisquées et les procès d’un mort, la réponse, pour l’heure, continue de peiner à convaincre.
Par Khaled Boulaziz
D’après le site Lanation.net



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