Comment une économie placée sous tutelle politique a fini par faire de l’importation non plus un recours, mais un système

Certains tableaux statistiques valent plus de longs discours. Celui-ci raconte, avec la froideur des chiffres, une part essentielle du mal algérien. Un pays de près de 50 millions d’habitants, disposant de la plus grande superficie d’Afrique, riche de ressources énergétiques considérables, doté de terres agricoles, d’eau souterraine, de soleil, de ports, d’ingénieurs et de capitaux, demeure contraint d’aller chercher chaque année sur les marchés mondiaux des millions de tonnes de blé, de maïs, de soja et d’orge pour simplement nourrir sa population et son cheptel.

Produit Importations / besoins prévus 2026-2027 Situation
Blé 8,5 millions de tonnes Besoins légèrement inférieurs à la moyenne grâce à une meilleure récolte
Maïs 5 millions de tonnes Environ 10 % au-dessus de la moyenne des cinq dernières années
Soja en graines 2,6 millions de tonnes Forte progression avec l’essor de la trituration locale
Orge 400 000 tonnes Forte baisse attendue après l’amélioration de la récolte nationale
Sources : FAO-GIEWS pour le blé et le maïs ; USDA-PSD pour l’orge ; projections USDA sur les oléagineux pour le soja. Les chiffres sont des estimations de campagne et non des statistiques douanières algériennes, celles-ci restant difficilement accessibles.

La FAO estime pourtant la récolte céréalière de 2026 à environ 5 millions de tonnes, soit près de 30 % au-dessus de la moyenne et la meilleure performance depuis 2019. Cela n’empêche pas l’organisation de prévoir encore 14,5 millions de tonnes de besoins d’importation céréalière au cours de la campagne 2026-2027, dont 8,5 millions de tonnes de blé et 5 millions de tonnes de maïs.

Voilà le paradoxe algérien : lorsque la récolte est mauvaise, nous importons massivement. Lorsqu’elle est bonne, nous importons encore massivement.

On peut accuser la sécheresse, le changement climatique, la démographie ou la faiblesse historique des rendements. Tous ces facteurs existent. Aucun pays sérieux ne bâtit cependant une politique économique sur l’espoir qu’il pleuve davantage l’année prochaine. La question est donc moins météorologique que politique : pourquoi l’Algérie, après des décennies de rente pétrolière et des centaines de milliards de dollars de recettes d’hydrocarbures, n’a-t-elle toujours pas construit une économie capable de produire davantage de ce qu’elle consomme ?

La réponse conduit inévitablement au système de pouvoir.

Depuis des décennies s’est consolidé en Algérie un appareil politico-administratif dont le centre de gravité demeure étroitement lié aux institutions militaires et sécuritaires. On peut discuter les mots — régime, pouvoir, establishment, appareil, caste — mais difficilement nier l’extraordinaire continuité d’un mode de gouvernement dans lequel la société économique reste subordonnée à une logique politique verticale.

Cette logique a une obsession : contrôler.

Contrôler les devises, les importations, les banques, le foncier, les licences, les investissements étrangers, les mouvements de capitaux. Contrôler qui peut entreprendre, qui peut importer, qui peut exporter. Contrôler les organisations professionnelles. Contrôler l’accès aux marchés publics. Contrôler suffisamment l’économie pour éviter qu’une bourgeoisie industrielle indépendante, qu’un capital privé autonome ou qu’un réseau d’entrepreneurs puissants ne deviennent à leur tour des centres de pouvoir.

Le résultat est cette économie singulière où l’on prétend combattre les importations tout en ayant organisé toutes les conditions nécessaires à leur perpétuation.

Le comptoir d’importation n’est pas un accident du système algérien. Il en est devenu l’un des produits.

Importer est simple pour un État rentier. On vend du pétrole et du gaz, on récupère des devises, puis on achète ailleurs ce que l’on n’a pas su produire chez soi. Un bateau arrive à Alger, Oran, Béjaïa, Annaba ou Djen-Djen ; quelques signatures, une lettre de crédit, un opérateur international et des milliers de tonnes changent de propriétaire.

Produire est infiniment plus compliqué.

Produire suppose d’accepter l’initiative. Il faut donner à un agriculteur la sécurité foncière, à un industriel une visibilité sur dix ou vingt ans, à un investisseur la liberté d’importer ses équipements, à un banquier la capacité de prendre des risques, à un entrepreneur la possibilité de réussir sans devenir suspect précisément parce qu’il a réussi.

Produire exige aussi de tolérer l’échec, l’enrichissement, la concurrence et surtout l’autonomie.

C’est là que le système rencontre sa contradiction fondamentale. Une économie réellement productive fabrique nécessairement des individus et des institutions indépendants du pouvoir politique. Elle crée des patrons qui n’attendent pas leur survie d’une autorisation ministérielle, des agriculteurs propriétaires de leur outil, des cadres mobiles, des investisseurs exigeant un droit stable, des banques soucieuses de rentabilité plutôt que d’instructions administratives.

Autrement dit, une économie moderne fabrique de la liberté.

Or un appareil construit autour du contrôle politique ne peut pas simultanément réclamer cette liberté économique et redouter ses conséquences sociales.

Le cas du maïs est presque caricatural. L’Algérie pourrait en importer quelque 5 millions de tonnes en 2026-2027, principalement pour l’alimentation animale. La FAO souligne que ce niveau serait environ 10 % supérieur à la moyenne quinquennale. Les surfaces consacrées au maïs-grain restent pourtant dérisoires comparées à l’ampleur des besoins, tandis que la filière avicole demeure structurellement tributaire du grain venu d’Argentine ou du Brésil. Des données professionnelles américaines situaient déjà les achats annuels autour de 5 millions de tonnes en 2025, avec l’Argentine et le Brésil dominant presque entièrement l’approvisionnement.

Le soja raconte une histoire comparable, avec toutefois une évolution plus encourageante. L’Algérie devrait importer environ 2,6 millions de tonnes de graines en 2026-2027, contre 2,25 millions la campagne précédente, selon les projections USDA relayées en juillet. Cette progression accompagne le développement de capacités locales de trituration : au lieu d’importer uniquement du tourteau et de l’huile transformés à l’étranger, des industriels commencent à importer la graine pour créer une partie de la valeur ajoutée en Algérie.

C’est précisément ce qu’une politique économique devrait rechercher partout : importer la matière première lorsqu’elle ne peut pas être produite compétitivement, mais transformer, industrialiser et exporter depuis l’Algérie.

Le soja montre ainsi que toute importation n’est pas nécessairement une défaite. Importer une matière première pour la transformer dans une usine algérienne, employer des travailleurs, produire de l’huile et des protéines végétales, réduire l’achat de produits finis et éventuellement exporter constitue une logique industrielle parfaitement défendable.

Le problème commence lorsque l’importation devient la réponse universelle à l’absence de production.

Il atteint son paroxysme avec le blé. Même après l’amélioration spectaculaire des pluies depuis décembre 2025 et une récolte que la FAO estime à environ 5 millions de tonnes pour l’ensemble des céréales, les besoins d’importation de blé resteraient proches de 8,5 millions de tonnes.

Et pendant que les communiqués officiels célèbrent régulièrement de nouvelles ambitions d’autosuffisance, l’OAIC revient sur le marché mondial. En août 2026, les négociants estimaient qu’il avait acheté plusieurs centaines de milliers de tonnes supplémentaires de blé meunier à environ 289-290 dollars la tonne. Les quantités exactes sont d’autant plus difficiles à établir que les résultats détaillés des appels d’offres et les statistiques douanières algériennes restent rarement rendus publics de manière complète. Cette opacité est elle-même un problème économique.

Car une économie moderne se gouverne avec de l’information.

Combien importons-nous exactement ? À quel prix ? Avec quels intermédiaires ? Quels coûts logistiques ? Quels stocks ? Quels rendements par région ? Quelle consommation réelle ? Quelle facture par filière ?

Dans une République économique normalement constituée, ces données devraient appartenir au débat public. Elles permettraient aux chercheurs, agriculteurs, entrepreneurs, journalistes et parlementaires de juger les politiques conduites avec l’argent collectif. En Algérie, trop de chiffres essentiels demeurent fragmentaires, tardifs ou accessibles grâce aux statistiques… des pays qui commercent avec nous.

Il y a quelque chose d’humiliant à devoir consulter Washington, Bruxelles, Moscou, Buenos Aires ou Brasilia pour connaître avec précision certaines dimensions du commerce extérieur algérien.

C’est ici que le débat dépasse largement l’agriculture.

La tutelle politique sur l’économie n’a pas seulement produit de la bureaucratie. Elle a façonné une culture nationale du soupçon. L’entrepreneur est suspect. Le capital est suspect. La réussite trop rapide est suspecte. L’importateur est alternativement protégé puis désigné comme responsable de tous les maux. L’investisseur étranger est désiré dans les discours et découragé par l’imprévisibilité des règles. Le fonctionnaire, terrorisé par la responsabilité pénale, préfère souvent ne rien décider plutôt que décider mal.

À l’arrivée, tout le monde attend l’État.

L’État distribue le foncier. L’État importe. L’État finance. L’État fixe. L’État autorise. L’État bloque. Puis, lorsque la machine se grippe, le même État annonce une nouvelle commission chargée de réparer les conséquences de la commission précédente.

Ce modèle pouvait survivre lorsque les hydrocarbures permettaient de payer silencieusement les insuffisances du reste de l’économie. Il devient dangereux dans un monde où les marchés agricoles peuvent être bouleversés par une guerre en mer Noire, une sécheresse en Argentine, une restriction à l’exportation, une flambée du fret ou une tension géopolitique.

La souveraineté n’est pas un discours prononcé devant un drapeau.

La souveraineté est la capacité matérielle de choisir.

Un pays qui doit acheter chaque année des millions de tonnes de nourriture n’est pas condamné à la soumission ; le Japon, la Corée du Sud ou les pays du Golfe importent également massivement. Mais ces économies compensent leur dépendance alimentaire par une puissance industrielle, technologique, financière ou commerciale.

L’Algérie possède, elle, les hydrocarbures. Or la rente énergétique ne devrait pas être la destination finale de notre économie : elle devait en être le capital de départ.

Soixante ans après l’indépendance, la question n’est donc plus de savoir si l’Algérie possède les moyens de son émancipation. Elle les possède.

La question est de savoir si le système politique acceptera enfin les conditions de cette émancipation : un État de droit économique, une justice prévisible, une information transparente, des banques autonomes, une véritable sécurité foncière, une concurrence ouverte, des entrepreneurs libres et une administration au service de ceux qui produisent plutôt qu’au-dessus d’eux.

Car le véritable contraire du comptoir d’importation n’est pas l’autarcie.

C’est la République productive.

Et elle ne naîtra ni d’un décret, ni d’un discours, ni d’une injonction venue d’en haut.

Elle commencera le jour où le pouvoir acceptera cette évidence qu’il refuse depuis trop longtemps : on ne peut libérer les forces productives d’un pays sans libérer, en même temps, ceux qui les portent.

Par Khaled Boulaziz surLanation.net