Réalisé par les journalistes et cinéastes israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor, le documentaire britannique « NAZA » plonge au cœur du système de planification des frappes israéliennes sur la bande de Gaza. Fondé sur les témoignages anonymisés de vingt-quatre militaires israéliens, le film décrit une guerre automatisée dans laquelle le nombre prévisible de victimes civiles serait calculé et accepté avant chaque bombardement.
Après « No Other Land », sorti en 2024, Yuval Abraham et Rachel Szor reviennent avec un documentaire particulièrement accusateur sur la conduite des opérations militaires israéliennes dans la bande de Gaza depuis le 7 octobre 2023.
Produit au Royaume-Uni par JW Films et d’une durée de 80 minutes, NAZA s’appuie sur des enquêtes journalistiques publiées entre 2023 et 2025 par le quotidien britannique The Guardian, le magazine israélo-palestinien +972 Magazine et le média israélien Local Call.
Le film a été présenté en compétition officielle à la Mostra de Venise 2026, où il était le seul documentaire en lice. Il y a remporté le Prix spécial du jury, avant d’être sélectionné au Festival international du film de Saint-Sébastien et dans la section principale de la 64ᵉ édition du Festival du film de New York.
« Dommage collatéral » érigé en méthode opérationnelle
Le titre du documentaire renvoie à un acronyme utilisé au sein de l’appareil militaire israélien. NAZA, tiré des mots hébreux nezek agavi, signifie « dommage collatéral ». L’expression désignerait, selon le film, le nombre de victimes civiles considéré comme acceptable pour éliminer une cible déterminée.
Cette notion constitue le cœur du documentaire. Les réalisateurs cherchent à montrer que les morts civiles ne seraient pas seulement la conséquence accidentelle des bombardements, mais qu’elles feraient l’objet d’une estimation préalable intégrée au processus de décision.
Pour documenter ce système, Yuval Abraham et Rachel Szor ont recueilli les déclarations de vingt-quatre officiers du renseignement et soldats israéliens ayant participé aux opérations militaires à Gaza. Afin de protéger leur identité, leurs visages et leurs voix ont été modifiés.
Les entretiens se déroulent de nuit, sur les toits de Tel-Aviv. Ils alternent avec des images de la vie quotidienne dans la métropole israélienne : cafés animés, circulation, immeubles illuminés et habitants poursuivant une existence apparemment normale. Ce choix visuel crée un contraste saisissant avec les images de destruction filmées à Gaza après les frappes.
Lavender, Homeland et « Where’s Daddy »
Les témoins interrogés décrivent un dispositif reposant largement sur la surveillance numérique, l’interception des communications et l’analyse automatisée de données.
Le système d’intelligence artificielle Lavender aurait notamment été utilisé pour établir automatiquement des listes de personnes soupçonnées d’appartenir au Hamas ou à d’autres groupes armés. Selon les témoignages présentés dans le film, cet outil posséderait une marge d’erreur supérieure à 15 %. Des personnes auraient ainsi été bombardées sans que la cible militaire initialement recherchée soit effectivement présente.
Le programme Homeland servirait à intercepter et analyser les communications téléphoniques. Une autre procédure, baptisée « Where’s Daddy » « Où est papa ? » permettrait de localiser une personne recherchée à travers les téléphones et les communications de ses proches.
Le choix même de cette appellation résume l’une des principales accusations portées par le documentaire : les suspects auraient souvent été frappés lorsqu’ils regagnaient leur domicile, pendant la nuit, alors qu’ils se trouvaient avec leur famille.
Des quotas de victimes civiles acceptés à l’avance
Selon plusieurs militaires cités par NAZA, le nombre de civils susceptibles d’être tués était communiqué dans le cadre normal des procédures opérationnelles.
Pour une cible considérée comme subalterne, la mort d’une vingtaine de civils aurait pu être acceptée. Pour une personnalité de rang supérieur, le seuil aurait parfois atteint près de deux cents victimes.
Ces chiffres ne sont pas présentés comme de simples estimations réalisées après les bombardements. Ils auraient été connus et validés avant les frappes, transformant la notion de « dommage collatéral » en paramètre intégré à la sélection des objectifs.
Plusieurs témoins affirment également que la priorité était accordée au volume de cibles attaquées plutôt qu’à la précision des opérations. Le système aurait ainsi favorisé la rapidité et la quantité, au risque de multiplier les erreurs et les victimes civiles.
Des « zones d’anéantissement »
Le film évoque également l’existence de « zones d’anéantissement » à l’intérieur desquelles toute personne présente pouvait être considérée comme une cible légitime, indépendamment de son comportement ou de son identité.
Un témoin raconte notamment le cas d’un adolescent entré dans l’une de ces zones et traité comme une menace du seul fait de sa présence. D’autres militaires parlent du recours à des tireurs d’élite contre des civils qui tentaient de se procurer de la nourriture.
Certains reconnaissent avoir vécu les opérations à distance comme un jeu vidéo. Cette comparaison souligne la déshumanisation produite par les écrans, les algorithmes et l’éloignement physique entre ceux qui désignent les cibles et ceux qui subissent les bombardements.
Le mot « génocide » prononcé par des militaires israéliens
À la question de savoir si ces pratiques peuvent être qualifiées de génocidaires, deux des témoins interrogés emploient explicitement le terme « génocide ».
Le documentaire ne se contente toutefois pas de cette qualification. Il confronte les témoignages militaires aux discours de Benyamin Netanyahou, dans lesquels le Premier ministre israélien mobilise une rhétorique religieuse opposant le bien au mal.
Les réalisateurs insèrent également un extrait de Shoah, le film monumental réalisé en 1985 par Claude Lanzmann, projeté devant un public à Tel-Aviv. Cette séquence crée une confrontation particulièrement lourde de sens entre la mémoire de l’extermination des Juifs d’Europe et les accusations formulées aujourd’hui contre l’État d’Israël.
À ces images répondent les vidéos tournées avec leurs téléphones par des citoyens palestiniens au lendemain des bombardements. Elles montrent les immeubles détruits, les recherches sous les décombres et les conséquences humaines des décisions militaires décrites par les témoins israéliens.
Une mécanique de guerre exposée de l’intérieur
La force de NAZA réside dans le fait que les accusations ne sont pas uniquement formulées par des observateurs étrangers, des organisations palestiniennes ou des associations de défense des droits humains. Elles proviennent de militaires et d’agents du renseignement israéliens ayant eux-mêmes participé au fonctionnement du système.
Le documentaire décrit ainsi une mécanique dans laquelle l’intelligence artificielle ne remplace pas la décision humaine, mais permettrait d’accélérer considérablement la production des cibles. Les responsables militaires conservent formellement le pouvoir de valider une frappe, mais cette validation s’inscrirait dans un processus dominé par la quantité, l’automatisation et l’urgence opérationnelle.
Derrière le vocabulaire technique ciblage algorithmique, marge d’erreur, seuil de proportionnalité ou dommage collatéral, le film ramène constamment le spectateur à une réalité humaine : chaque donnée correspond à une personne, chaque seuil à des familles et chaque erreur à des vies perdues.
Avec NAZA, Yuval Abraham et Rachel Szor livrent bien davantage qu’un documentaire sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans une guerre moderne. Ils posent une question politique, juridique et morale fondamentale : que reste-t-il du principe de protection des civils lorsque leur mort probable est calculée, comptabilisée et acceptée avant même que les bombes ne soient larguées ?
La rédaction



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