En rompant ses relations avec Abou Dhabi le 10 septembre, Alger solde un compte ouvert dès 1999, quand un président sans troupes avait fait du Golfe l’allié dont dépendait, selon plusieurs historiens de la période, la survie politique du pays.

Le 10 septembre, le ministère algérien des affaires étrangères a annoncé la rupture de ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis, reprochant à Abou Dhabi une « multiplication d’actes d’hostilité. » Dans la foulée, l’espace aérien national a été fermé aux appareils immatriculés aux Émirats, civils comme militaires, à l’exception des vols commerciaux à destination d’Alger, tolérés jusqu’à l’expiration du contrat en cours. L’ambassadeur émirati a été prié de quitter le territoire sous quarante-huit heures. Du côté d’Abou Dhabi, la réaction a été mesurée : un communiqué exprimant l’espoir d’un rapprochement « à terme, » sans réfutation détaillée des griefs algériens ni annonce de mesures réciproques.

Ce geste, présenté à Alger comme un acte de souveraineté, s’inscrit dans une histoire plus longue et plus ambiguë que la rhétorique officielle ne le laisse entendre. Pour la comprendre, il faut remonter à 1999, année où un président sans base militaire a dû, selon plusieurs chercheurs et journalistes ayant travaillé sur cette période, composer avec une junte pour éviter que le pays ne s’enfonce durablement dans le régime de tutelle qu’elle avait imposé pendant la décennie noire.

Un président sans appui au sein de l’armée

Fin 1998, l’Algérie sort exsangue d’une guerre civile qui a fait, selon les estimations les plus courantes, plus de cent cinquante mille morts. Les généraux à l’origine de l’interruption du processus électoral de 1992 Khaled Nezzar et Mohamed Lamari en tête, avec Larbi Belkheir comme relais politique cherchent un successeur à Liamine Zéroual, dont la position est devenue intenable face aux accusations, documentées notamment par les témoignages de transfuges de l’armée, d’exactions commises par certains éléments des services de sécurité. Le choix se porte sur Abdelaziz Bouteflika, ministre des affaires étrangères sous Boumédiène, écarté du pouvoir depuis 1979 à la suite d’une affaire de détournement de fonds, et revenu d’un long exil passé notamment dans le Golfe.

Cet exil n’est pas anodin. Selon une enquête publiée par Le Matin d’Algérie, Bouteflika y a bénéficié, dans les années 1980 et 1990, du soutien de la famille régnante d’Abou Dhabi : logement fourni par le cheikh Zayed ben Sultan Al Nahyane, frais pris en charge par l’ancien ministre émirati des affaires étrangères Ahmed Khalifa Al Souidi. C’est également durant cette période qu’il se lie à l’homme d’affaires Mohamed Al Shorafa, fondateur, le 11 décembre 1998 un mois avant l’élection présidentielle, de la United Eastern Group, société qui obtiendra rapidement d’importants marchés publics une fois Bouteflika élu.

Un président porté au pouvoir par une junte, mais dépourvu de tout réseau au sein de l’armée, ne dispose en théorie d’aucun moyen de s’émanciper de ses parrains. C’est précisément cette relation avec le Golfe, selon plusieurs analyses de la période, qui va lui servir de contrepoids.

L’amnistie contre la mise en cause internationale

Le bras de fer avec les généraux se joue sur deux tableaux distincts, engagés simultanément. En interne, Bouteflika fait adopter la loi sur la Concorde civile (1999), puis la Charte pour la paix et la réconciliation nationale (2005), qui ferment la porte à toute poursuite judiciaire en Algérie contre les responsables des violences de la décennie noire. Ce blindage juridique, présenté officiellement comme un outil de réconciliation nationale, a aussi eu pour effet d’assurer aux cadres de l’armée qu’ils ne seraient pas inquiétés chez eux.

À l’international, en revanche, la pression ne se relâche pas. Plusieurs procédures judiciaires visent, à partir du début des années 2000, d’anciens responsables militaires algériens : une plainte pour torture déposée à Paris contraint le général Nezzar à quitter précipitamment la France dès avril 2001 ; un procès civil qui l’oppose, en 2002, à l’ancien officier Habib Souaïdia se conclut par la confirmation publique de plusieurs accusations portées contre l’institution militaire.

Selon le journaliste Mohamed Benchicou, ancien directeur du quotidien Le Matin emprisonné sous la présidence Bouteflika, ce dernier a également su instrumentaliser, lors de son bras de fer avec le tout-puissant chef du renseignement militaire, le général Mohamed Médiène dit « Toufik, » la réactivation en décembre 2007 d’un mandat français visant un officier du DRS dans l’assassinat de l’opposant Ali Mécili, ainsi que l’écho donné par la presse publique à la commission d’enquête des Nations unies sur les attentats de Ban Ki-moon fin 2007.

Cette lecture, avancée par un observateur qui ne peut être suspecté de complaisance envers le régime, demeure une interprétation et non un fait établi par des sources judiciaires ; elle a le mérite de correspondre à la chronologie observée : la révision constitutionnelle permettant un troisième mandat est adoptée en novembre 2008, après des mois de résistance du DRS.

Le prix de l’alliance

Cette autonomie a un coût, que Bouteflika règle en concessions économiques. Le groupe d’Al Shorafa obtient, via la société égyptienne Orascom, une licence de téléphonie mobile ; des emprises foncières sur le littoral et un financement bancaire public conséquent sont accordés au projet immobilier Dounya Parc, évalué à une centaine de milliards de dinars. Plus tard, l’opérateur DP World devient gestionnaire des terminaux à conteneurs d’Alger et de Djen Djen, l’État algérien assumant la majeure partie du financement des infrastructures entre 700 et 800 millions d’euros, contre environ 400 millions apportés par le partenaire émirati, qui conserve pourtant la direction opérationnelle. La coentreprise sidérurgique Emarat Dzayer Steel, signée en 2018 pour un montant de 1,16 milliard d’euros dont l’Algérie finance l’écrasante majorité, n’a, selon le quotidien El Watan, quasiment rien produit à ce jour.

Ces éléments dessinent les termes d’un échange : une part de souveraineté économique cédée contre une marge de manœuvre politique arrachée à l’establishment militaire. Nombre d’observateurs algériens considèrent, avec le recul, que ce compromis a permis d’éviter un scénario plus dur, celui d’un pouvoir demeuré entièrement aux mains d’une hiérarchie militaire qui avait démontré, pendant la décennie noire, l’absence de toute limite à son action.

Un outil qui change de mains

Ce que Bouteflika a construit et maîtrisé ne lui survit pas sous la même forme. Dès 2019, dans une contribution, le politologue Arab Kennouche évoquait une relation militaire algéro-émiratie « longue, profonde et jalonnée d’accords, » relevant notamment l’existence de transferts financiers entre la Banque extérieure d’Algérie adossée au groupe pétrolier Sonatrach et des partenaires basés à Abou Dhabi, dont il jugeait la traçabilité insuffisante. Après l’accident vasculaire cérébral de Bouteflika en 2013, puis sa démission sous la pression du Hirak en 2019, l’économiste Omar Benderra, cofondateur du site Algeria-Watch, a pour sa part fait état d’une « collusion notoire » entre le nouveau chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, et les autorités émiraties, évoquant des visites répétées à Abou Dhabi et un rôle des Émirats comme place de recyclage de capitaux issus de l’appareil militaro-sécuritaire.

Le seul haut gradé de cette génération à avoir été formellement mis en cause par une juridiction étrangère est, de fait, Khaled Nezzar non devant une instance internationale au sens strict, mais devant la justice fédérale suisse, saisie en 2011 par l’organisation non gouvernementale TRIAL International au nom de la compétence universelle. Mis en accusation le 28 août 2023 pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, il devait être jugé à partir du 17 juin 2024 ; les dates du procès, rendues publiques le 28 décembre 2023, ont été suivies, le lendemain, de son décès. La procédure a été close sans qu’aucun jugement n’ait été rendu, les recours des parties civiles ayant ensuite été rejetés par la justice suisse puis par la Cour européenne des droits de l’homme.

L’affaire Aissiou, déclencheur immédiat

La chronologie récente éclaire la temporalité de la rupture. Selon le site d’information TSA-Algérie, l’homme d’affaires Ayoub Aissiou, condamné en Algérie pour dilapidation de fonds publics dans le secteur immobilier durant les dernières années du mandat de Bouteflika, a été arrêté en Espagne fin juillet 2026. Un intermédiaire présenté comme agissant pour le compte des autorités émiraties, Bentaaloub Nassir, aurait alors œuvré pour empêcher son extradition vers Alger. L’affaire est rendue publique le 5 septembre ; la rupture diplomatique intervient cinq jours plus tard.

Cette proximité temporelle n’établit pas de lien de cause à effet démontré, mais elle interroge sur la nature exacte du grief qui a précipité la décision, dans un dossier bilatéral où s’accumulaient par ailleurs, depuis plusieurs années, des motifs de tension plus larges : rôle prêté aux Émirats dans les crises malienne, libyenne et soudanaise, alignement avec le Maroc sur le Sahara occidental, accords d’Abraham jugés incompatibles avec la position algérienne sur la question palestinienne.

Une question qui reste ouverte

Sur le fond, la période Bouteflika laisse un constat relativement consensuel parmi les chercheurs qui l’ont étudiée : privé de toute base militaire propre, le président entré en fonction en 1999 n’avait guère d’autre levier, pour desserrer l’emprise des généraux, que ses relations personnelles avec le Golfe une politique dont le coût économique fut réel, mais dont l’alternative, un pouvoir resté sans partage entre les mains de la hiérarchie militaire, aurait pu s’avérer plus coûteuse encore pour le pays.

Ce que le système a fait de cet instrument après le départ de son concepteur est une question distincte. Comme le relevait récemment notre publication dans une enquête consacrée à l’expansion émiratie sur le continent africain plus de 168 milliards de dollars d’investissements annoncés depuis 2017, déployés moins par la conquête territoriale que par la maîtrise des flux de capitaux et d’infrastructures, aucune rupture diplomatique ne suffit à endiguer ce type d’influence lorsque les contre-pouvoirs internes qui pourraient l’instruire, en amont, restent affaiblis. Ni la presse indépendante, ni une justice pleinement autonome, ni des corps intermédiaires organisés n’ont pu, en un quart de siècle, examiner en toute liberté les termes des contrats signés avec les partenaires émiratis.

Reste à savoir si la rupture du 10 septembre marque la fin de cette dépendance, ou si elle referme, provisoirement, un dossier devenu embarrassant pour des acteurs qui n’ont pas encore eu à s’expliquer sur ce qu’ils en ont retiré.

Par Khaled Boulaziz surLanation.net