Quarante milliards d’euros d’investissements émiratis contre des déclarations d’intention algériennes : de Berlin à Rome, en passant par Moscou, les voyages d’Abdelmadjid Tebboune révèlent les limites d’une diplomatie davantage portée sur la mise en scène que sur les résultats.
La visite d’État effectuée en Allemagne, du 9 au 11 septembre 2026, par le président des Émirats arabes unis, cheikh Mohammed ben Zayed Al-Nahyane, aura suffi à mettre en lumière l’immense fossé séparant deux pays producteurs d’hydrocarbures : d’un côté, les Émirats, devenus une puissance financière, industrielle et technologique mondiale ; de l’autre, l’Algérie, demeurée prisonnière de la rente pétrolière, de la bureaucratie et d’une diplomatie de proclamation.
Le contraste est d’autant plus embarrassant pour le pouvoir algérien que la visite du dirigeant émirati intervient moins de deux mois après le déplacement d’Abdelmadjid Tebboune à Berlin, les 15 et 16 juillet 2026.
Les deux chefs d’État ont eu droit aux honneurs militaires, ont été reçus par le président fédéral Frank-Walter Steinmeier et se sont entretenus avec le chancelier Friedrich Merz. Mais derrière la similitude des cérémonials se cache une différence fondamentale : Mohammed ben Zayed est arrivé avec des capitaux, des entreprises et une stratégie ; Tebboune, lui, est essentiellement venu avec des promesses.
Mohammed ben Zayed : 40 milliards d’euros sur la table
La visite de Mohammed ben Zayed ne s’est pas limitée aux poignées de main et aux photographies officielles. Berlin et Abou Dhabi ont annoncé la création d’un dialogue stratégique, la mise en place d’un Conseil germano-émirati de l’investissement et, surtout, un programme d’investissements émiratis de **40 milliards d’euros en Allemagne**.
Cette somme vient s’ajouter à environ 34 milliards d’euros d’investissements émiratis déjà présents dans l’économie allemande. Dix milliards doivent notamment être consacrés à des projets en Bavière. Les secteurs concernés touchent au cœur de l’économie de demain : intelligence artificielle, centres de données, énergie, hydrogène, gaz naturel liquéfié, industrie, infrastructures et technologies avancées. ([mofa.gov.ae][1])
La visite devait également donner lieu à plusieurs dizaines d’accords entre gouvernements et entreprises. Le commerce bilatéral hors hydrocarbures a atteint 15,5 milliards de dollars en 2025, tandis que les investissements cumulés entre les deux pays ont dépassé 10 milliards de dollars entre 2021 et 2025. ([Emirates News Agency][2])
Mohammed ben Zayed ne s’est donc pas rendu à Berlin pour solliciter une reconnaissance politique ou quémander une photographie avec les dirigeants allemands. Il y est allé en partenaire capable d’investir massivement, de participer à la modernisation industrielle allemande et de négocier en position de force.
Les Émirats, dont la population et le territoire sont sans commune mesure avec ceux de l’Algérie, ont transformé la rente pétrolière en fonds souverains, ports, compagnies aériennes, industries de défense, centres financiers et pôles technologiques.
L’Algérie, elle, continue principalement à vendre du pétrole et du gaz pour financer ses importations.
Tebboune en Allemagne : des soins en 2021, une visite officielle en 2026
Il convient d’abord de rétablir la chronologie. En 2021, Abdelmadjid Tebboune ne s’était pas rendu en Allemagne dans le cadre d’une visite diplomatique comparable à celle de Mohammed ben Zayed. Il y était retourné pour des soins médicaux, après sa longue hospitalisation de l’automne 2020 consécutive à sa contamination par la Covid-19.
Cette séquence avait déjà révélé une contradiction profonde : le chef d’un État qui célèbre depuis des décennies les prétendues réalisations nationales devait se faire soigner dans les établissements d’un pays étranger, faute de confiance suffisante dans le système hospitalier algérien.
Sa véritable visite officielle en Allemagne n’est intervenue que les 15 et 16 juillet 2026, à l’invitation du président Frank-Walter Steinmeier. Tebboune a rencontré le chef de l’État allemand ainsi que le chancelier Friedrich Merz. Une déclaration conjointe portant sur un « agenda stratégique » a alors été adoptée.
Le document évoque l’énergie, les énergies renouvelables, l’hydrogène, les matières premières, la sécurité, la migration, la coopération économique, la formation et les investissements. Il rappelle aussi l’importance de l’Algérie comme fournisseur énergétique de l’Europe. ([bundesregierung.de][3])
Tout cela est diplomatiquement honorable. Mais, comparé aux résultats chiffrés obtenus deux mois plus tard par les Émirats, le bilan apparaît singulièrement modeste. Aucun programme algérien d’investissement de plusieurs dizaines de milliards d’euros n’a été annoncé en Allemagne. Aucun géant industriel algérien n’est venu acquérir des participations stratégiques. Aucun fonds souverain algérien n’a dévoilé de plan international comparable à ceux d’Abou Dhabi.
La différence tient en quelques mots : avec Tebboune, l’Allemagne a signé un programme de coopération ; avec Mohammed ben Zayed, elle a obtenu un programme d’investissements de 40 milliards d’euros.
La diplomatie des déclarations face à la diplomatie des moyens
La communication officielle algérienne avait pourtant présenté le déplacement de juillet comme une visite « historique ». Le même qualificatif est systématiquement utilisé à chaque voyage présidentiel. Tout est historique : les accueils, les poignées de main, les déclarations et même les promesses déjà répétées plusieurs années auparavant.
Or, une visite d’État ne se juge pas à la longueur du tapis rouge ni au nombre de salves tirées par la garde d’honneur. Elle se mesure aux investissements réellement engagés, aux usines construites, aux emplois créés, aux transferts technologiques obtenus et aux marchés conquis.
Sous cet angle, la visite émiratie constitue une démonstration de puissance économique. Celle de Tebboune reste essentiellement un exercice diplomatique reposant sur le potentiel algérien : le gaz, le soleil, les minerais, la proximité géographique et l’étendue du territoire. Un potentiel abondamment évoqué, mais rarement transformé en réalisations proportionnelles.
L’Algérie possède pourtant des ressources naturelles et humaines autrement plus importantes que celles des Émirats. Mais elle souffre d’un climat des affaires décourageant, de règles instables, de lenteurs administratives, d’une justice insuffisamment indépendante et de l’intervention permanente du pouvoir politique dans l’économie.
Le capital international ne se contente pas de discours sur la « nouvelle Algérie ». Il exige de la stabilité juridique, de la transparence et la garantie que les règles du jeu ne seront pas modifiées au gré des décisions présidentielles.
Moscou : le poids des symboles, la faiblesse des échanges
Le voyage de Tebboune en Russie, du 13 au 16 juin 2023, avait lui aussi été présenté comme un tournant historique. Reçu par Vladimir Poutine au Kremlin, le président algérien avait signé une déclaration de « partenariat stratégique approfondi », accompagnée de huit accords concernant notamment la justice, l’agriculture, les télécommunications, la culture, les ressources hydriques et l’exploration pacifique de l’espace. ([amb-algerie.fr][4])
Sur le plan symbolique, la visite fut incontestablement importante. Elle confirmait l’ancienneté des relations militaires et politiques entre Alger et Moscou. Mais, là encore, l’écart entre la rhétorique et la réalité économique demeurait considérable.
La Russie est l’un des principaux fournisseurs d’armements de l’Algérie, mais elle n’est pas devenue un investisseur majeur capable de transformer l’économie algérienne. Le partenariat reste largement dominé par les achats militaires et par une proximité politique héritée de la guerre froide.
La visite au Kremlin a donc surtout permis à Tebboune de consolider l’image d’une Algérie proche de Moscou, au moment même où il cherchait parallèlement à rassurer les Européens sur les livraisons de gaz. Ce grand écart diplomatique n’a débouché ni sur une diversification décisive de l’économie ni sur une percée industrielle comparable à celle accomplie par les Émirats.
Le « petit pays » qui donne une leçon au plus grand
Pendant des années, la propagande algérienne a présenté les Émirats arabes unis comme un petit État sans profondeur historique, dépendant des grandes puissances. Les dernières années démontrent exactement le contraire.
Abou Dhabi est aujourd’hui capable de mobiliser 40 milliards d’euros pour investir dans la première économie européenne, tout en négociant dans l’intelligence artificielle, l’espace, les ports, la finance, l’énergie et les technologies avancées.
Alger, malgré ses deux millions de kilomètres carrés, ses immenses réserves d’hydrocarbures et ses 47 millions d’habitants, demeure incapable de produire une offre économique internationale de cette ampleur.
La comparaison n’est donc pas entre deux cérémonials à Berlin. Elle oppose deux conceptions de l’État.
Les Émirats ont utilisé le pétrole pour préparer l’après-pétrole. Le régime algérien utilise encore le pétrole pour acheter la paix sociale, entretenir une administration pléthorique et préserver un système politique fermé.
Mohammed ben Zayed voyage pour placer des capitaux, acquérir des technologies et consolider des positions économiques. Tebboune voyage pour faire reconnaître une importance stratégique que l’Algérie devrait démontrer par ses réalisations plutôt que proclamer dans ses communiqués.
À Berlin, l’un a déposé 40 milliards d’euros sur la table. L’autre avait déposé, deux mois auparavant, un catalogue d’intentions.
Toute la différence entre une puissance qui construit son avenir et un régime qui continue à vivre de son passé.
[1]: https://www.mofa.gov.ae/en/
[2]: https://www.wam.ae/en/article/
[3]: https://www.bundesregierung.
[4]: https://amb-algerie.fr/?utm_



Comments
0No comments yet.