Novembre. Un nom gravé dans notre être historique d’Algériens. Un horizon indépassable, car il marque la rupture définitive entre l’histoire de l’Algérie coloniale et l’avènement de l’Algérie contemporaine. Il structure encore aujourd’hui notre vision civilisationnelle de la nation algérienne.

Le Manifeste du 1er Novembre résume à la fois l’histoire du mouvement indépendantiste et celle de l’Algérie. C’est la raison pour laquelle il a mobilisé le peuple algérien et ses politiques. Pour cet idéal d’indépendance, le peuple algérien a payé un lourd tribut.

Notre dette envers la mémoire de nos martyrs est immense. Et c’est précisément parce qu’elle est immense que le Hirak populaire, le 5 juillet 2019, au cœur d’Alger, a scandé de tout son cœur, une nouvelle fois, ce mantra profond : « Le peuple veut l’indépendance. »

La première indépendance a été confisquée au peuple algérien. Au nom de la guerre de libération, dans laquelle le peuple fut l’acteur de tous les sacrifices, l’Armée des Frontières a transformé cette lutte en légitimité historique. Depuis cette date, le militaire impose sa volonté, sa culture et sa vision du pouvoir.

Cette culture militaire, tout le contraire de la culture de libération, s’est avérée destructrice. Elle a reproduit, à son tour, les structures de domination héritées de la colonisation.

En Algérie, l’Algérie postcoloniale a reproduit, presque à l’identique, l’image de l’Algérie coloniale : à l’Algérie des colons s’est substituée l’Algérie des généraux – ce que les Algériens nomment le Système – et à l’Algérie des indigènes, l’Algérie du peuple.

Deux Algérie se font de nouveau face.

D’un côté, une Algérie des privilégiés et des privilèges, une Algérie corrompue et corruptrice, une Algérie des affaires, une Algérie qui opprime, réprime, emprisonne et diabolise. Une Algérie dont le seul objectif est de perdurer et de sauvegarder les privilèges de la minorité, de ses affidés et de ses adulateurs.

De l’autre, une Algérie appauvrie, humiliée et opprimée. Et c’est cette Algérie qui lutte, aspire à la liberté, à la dignité, à la justice et à la souveraineté populaire : à une Autre Algérie.

Novembre nous convoque. C’est le tribunal de notre histoire et de notre conscience. Qu’avons-nous fait de son esprit ?

Nous devons reconnaître que nous avons failli. Plus encore, nous l’avons trahi.

Car Novembre, symbole du sacrifice, du don et de la générosité, est devenu, entre les mains du Système, le symbole de l’oppression et de l’exclusion. La carte du Moudjahid, qui devait être un signe d’honneur, a été transformée en fonds de commerce et en instrument de vanité et de distinction.

En substituant la légitimité révolutionnaire à la légitimité populaire, le Système a fini par défigurer l’Algérie et l’Algérien.

Le Hirak populaire a ressuscité en nous notre Algérianité. L’histoire de l’Algérie a fait son grand retour, et le peuple, dans sa globalité, a reconnu dans l’été 1962 l’origine du mal algérien : le moment fatal où la souveraineté populaire a été évincée.

En scandant « Le peuple veut l’indépendance », le Hirak populaire s’est inscrit de nouveau dans l’esprit de Novembre. Si le premier appelait à l’indépendance de l’Algérie, nous voyons, hélas, ce que cette indépendance est devenue. Des distances immenses séparent l’Algérie de 2026 de l’Algérie projetée dans le Manifeste de novembre 1954.

Cette fois-ci, le peuple revendique une autre indépendance : l’indépendance de l’Algérien.

C’est aujourd’hui l’existence même de l’Algérie qui est en question. Cette angoisse est réelle. Le Système, dont la seule politique consiste à assurer sa propre survie, mène l’Algérie vers la catastrophe finale : l’effondrement.

Le peuple doit à nouveau prendre ses responsabilités.

En 1962, il s’est interposé et a pu éviter une guerre fratricide avec son fameux slogan : « Saba snin barakat – Sept ans, ça suffit ».

Ce mot d’ordre fut ensuite détourné et utilisé par une équipe dont l’objectif était de prendre le pouvoir quel qu’en soit le prix. Cette logique de confiscation du pouvoir et de la volonté populaire a fini par produire ce système antipopulaire. Le temps est donc venu de signifier clairement au Système que le véritable acteur de l’indépendance, c’est le peuple, et c’est à lui qu’incombe la mission de bâtir l’Algérie indépendante.

Le temps de l’imposture, de la falsification de l’histoire, de la prédation, de l’oppression et de l’exclusion est terminé.

Soixante-quatre ans, barakat – ça suffit.

La souveraineté populaire, placée au cœur et au centre du pouvoir, est la seule garante de la dignité de l’Algérien, de sa prospérité, d’une vraie démocratie, d’une justice effective et de la grandeur de l’Algérie.

Les deux Algérie – celle du Système et celle du peuple – ne sont pourtant pas condamnées à s’affronter éternellement. Un idéal commun les traverse et les habite : l’esprit de Novembre. Et cet esprit nous appelle au relèvement et à dépasser cette scène tragique et mortifère.

Nous, la diaspora, nous sommes les enfants de l’Algérie. Nous vivons à l’étranger par nécessité, mais fidèles au message de nos parents – ceux qui, dans les années vingt du siècle dernier, ont appelé à l’indépendance de l’Algérie –, à notre tour, nous appelons à l’indépendance citoyenne de l’Algérien.

Nous voulons que l’Algérie ne soit pas seulement un pays, mais notre patrie. La patrie de tous les Algériens. Une patrie où la dignité de l’Algérien et la grandeur de l’Algérie seront au cœur du projet politique.

Nous appelons tous les Algériens à se fédérer derrière l’esprit de cet Appel.

On ne nous volera pas de nouveau notre révolution !

Le Hirak est l’autre nom de Novembre. Novembre a duré de 1954 à 1962, et le Hirak entame aussi la dernière année du cycle d’indépendance 2019-2027. Novembre a revendiqué l’indépendance de l’Algérie, et le Hirak celle de l’Algérien. En 1957, la résistance à l’intérieur était laminée et l’Armée des Frontières n’attendait que le moment propice pour conquérir le pouvoir ; c’est la naissance du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) le 19 septembre 1958 et les événements de décembre 1960 qui ont été déterminants dans l’indépendance de l’Algérie.

Mais le facteur le plus important dans le phénomène des décolonisations, c’est l’esprit du temps. À partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les deux puissances du moment encourageaient les indépendances. John F. Kennedy, déjà en tant que sénateur, fut un fervent défenseur de l’indépendance de l’Algérie.

C’est ce qui a manqué au Hirak : l’esprit du temps mondial n’était pas favorable au retour du peuple sur la scène politique.

L’automne 2026 voit le retour de la résistance populaire sur la scène historique. Le comportement de la puissance américaine ainsi que de son allié, l’État d’Israël, fait que les peuples sentent qu’il y a une urgence de justice dans le monde. Le Système algérien, affichant sa solidarité avec la cause palestinienne – utilisée comme une carte politique de survie –, agit comme un maître oppresseur vis-à-vis de son peuple.

Novembre fut la synthèse de l’ensemble des révoltes contre le colonialisme ; le Hirak est aussi la synthèse de l’ensemble des luttes contre ce Système depuis 1962.

C’est la raison pour laquelle il a ébranlé profondément le Système et signe sa fin logique : ce système ne jouit d’aucune légitimité, ni historique car l’Armée des Frontières n’a jamais été une Armée de libération, ni politique car il a toujours manipulé les urnes et choisi les candidats, ni sur le plan moral car il est corrompu et corrupteur et maintenant, il a pris une dérive mafieuse.

Sa fin historique devra suivre. Inéluctablement. L’année 2027 actera le triomphe de l’idéal du Hirak : le changement du Système. Et cette fois-ci, c’est sûr, le peuple algérien retrouvera le sens de la fête du 5 Juillet. Une vraie fête d’indépendance. Celle de l’Algérie et de l’Algérien.

On ne nous volera pas de nouveau notre révolution !

Ibrahim Kentour – Mahmoud Senadji (Algérie du peuple)