Ils ne sont pas les premiers et ne seront pas les derniers à subir l’incurie d’un service dit d’intelligence au service d’un régime en plein désarroi.

Par Hichem ABOUD 16/10/2026

61 Marocains arrêtés à Oran, dont la DGSN a annoncé l’interpellation le 11 octobre 2026. Présentés comme entrés clandestinement en Algérie par la frontière tunisienne, ils auraient préparé des actes de sabotage contre la sécurité et l’ordre publics. Le compte rendu du communiqué évoque des passeports et des sommes d’argent saisis, mais ne précise ni les cibles, ni les moyens opérationnels, ni le calendrier des actions projetées.

Dans les commentaires médiatiques, le scénario prend une dimension supplémentaire : le Maroc, les Émirats arabes unis et Israël sont évoqués ensemble comme les acteurs d’une entreprise hostile. Excusez du peu ! Une intervention d’un commentateur présenté comme expert, diffusée par un média algérien autour de cette affaire, associe précisément ces trois pays. Cette surenchère doit toutefois être distinguée du communiqué policier lui-même.

Trois États, leurs moyens financiers, leurs appareils de renseignement, leurs capacités techniques : tout cela aboutirait donc à une opération dont les éléments publiquement mis en avant sont 61 ressortissants étrangers, des passeports et des devises ? Où sont les preuves permettant de passer du séjour irrégulier au sabotage international ? Où sont les instructions, les financements identifiés, les équipements et les objectifs établis ?

Ces questions ne déclarent personne innocent par avance. Elles rappellent simplement qu’une accusation aussi lourde exige autre chose qu’un vocabulaire spectaculaire.

Le nombre des personnes arrêtées ne comble pas les lacunes d’une démonstration. Soixante et une interpellations ne font pas soixante et une preuves. Et l’ajout de deux puissances étrangères au récit ne dispense toujours pas d’établir les faits.

Quatre Marocains pour faire avorter les législatives algériennes

Cette annonce n’est pas la première du genre. La toute récente remonte au 13 juillet dernier quand le tout puissant ministère de la Défense nationale annonçait le démantèlement d’un groupe de six personnes, dont quatre ressortissants marocains, présenté comme affilié au MAK. Selon ce communiqué, ses membres auraient cherché à perturber les élections législatives et à empêcher les citoyens d’y participer.

Mesure-t-on ce que cette communication suggère ? Quatre Marocains, au sein d’un groupe de six individus, auraient constitué une menace assez sérieuse pour le déroulement d’un scrutin pour que le ministère de la Défense en fasse une annonce nationale.

Avec quels moyens ? Quelle organisation ? Quels relais ? Quelle capacité de nuisance démontrée ? Le communiqué cité ne fournit pas les éléments permettant au public de mesurer la portée réelle de ce projet allégué. Il expose une accusation et attend des citoyens qu’ils y voient une victoire des services de sécurité.

Or, perturber localement un scrutin, des législatives de surcroit, et déstabiliser un pays sont deux choses d’ampleur très différente. Toute la facilité du discours sécuritaire consiste précisément à effacer cette différence : quelques suspects deviennent un réseau ; un réseau devient un complot ; le complot devient une menace contre la nation. Et l’arrestation se transforme en épopée.

L’espionnage en groupe : une nouveauté algérienne

L’affaire serait presque comique si des personnes arrêtées ne risquaient pas de payer leur liberté pour des accusations aussi graves.

Cette mécanique se répète. En septembre 2024, le parquet de Tlemcen annonçait le placement en détention provisoire de sept personnes, dont quatre Marocains, dans une affaire d’espionnage présumé. Depuis quand l’infiltration d’espions se fait en groupe sans définition de mission ni moyens adéquats pour ce genre de mission. Il n’y a que chez les pays sous-développés que l’on soupçonne toute personne étrangère d’espionnage. En octobre de la même année, une autre annonce concernait deux travailleurs marocains et un étudiant algérien.

L’espionnage existe. Le sabotage aussi. Aucun État sérieux ne peut les ignorer. Mais un État sérieux doit pouvoir donner à ses accusations une consistance proportionnée à leur gravité. Des passeports, des devises ou un séjour irrégulier ne démontrent pas, à eux seuls, l’existence d’un plan de déstabilisation. La nationalité d’un suspect ne constitue pas davantage une preuve de sa culpabilité.

La justice doit établir des faits, individualiser les responsabilités et permettre à la défense de contester les accusations. Une communication triomphale ne remplace aucune de ces exigences.

Le pouvoir algérien semble pourtant affectionner ce récit d’une nation assiégée, perpétuellement sauvée par la vigilance de ses appareils. Ce récit lui permet de déplacer le débat. Les citoyens demandent des comptes sur leur vie quotidienne ; on leur désigne un ennemi extérieur. Ils interrogent la légitimité des gouvernants ; on leur répond par la sécurité nationale.

Mais cette propagande contient son propre poison. À vouloir grossir chaque menace, elle rapetisse l’État qu’elle prétend glorifier.

Si quatre ressortissants étrangers peuvent réellement compromettre un rendez-vous électoral, que valent les institutions chargées de l’organiser ? Si quelques individus peuvent mettre le pays à genoux, que vaut la compétence de ceux qui le dirigent ? Et si ces suspects ne disposaient pas de tels moyens, pourquoi donner à leur arrestation les dimensions d’un sauvetage national ?

Dans un cas, les autorités avouent leur fragilité. Dans l’autre, elles discréditent leur parole.

L’Algérie ne mérite pas cette image d’un pays immense tremblant devant une poignée d’hommes. Elle ne se réduit ni à ses gouvernants ni à leurs communiqués. Sa population, son histoire et ses ressources humaines valent mieux que cette mise en scène permanente de la menace.

Un pouvoir sûr de sa légitimité accepte le contrôle des citoyens. Des institutions solides supportent la contradiction. Des services compétents fondent leur crédibilité sur la rigueur de leur travail et sur des résultats vérifiables.

Les gouvernants qui prétendent que la stabilité nationale dépend de leur présence devraient commencer par expliquer pourquoi, après tant d’années aux commandes, ils décrivent encore un pays aussi vulnérable.

De Tizi Ouzou à Oran en passant par Tlemcen, la communication sécuritaire enferme ainsi les gouvernants dans leur propre contradiction. Ils réclament la reconnaissance pour avoir déjoué des menaces qu’ils décrivent comme immenses, tout en donnant de leur pays l’image d’un État perpétuellement à la merci de quelques étrangers.

L’Algérie mérite des institutions dont la solidité se mesure à leur compétence, à leur respect du droit et à la confiance des citoyens. Si ceux qui la gouvernent ne savent lui offrir que des communiqués de victoire sur fond de complots incessants, qu’ils laissent les Algériens élire librement des dirigeants capables de répondre à leurs attentes.