En Algérie, nous avons inventé une discipline politique qui mériterait de figurer aux Jeux olympiques : celle de la réaction synchronisée aux décisions de la police politique. Le pouvoir arrête, l’opposition communique. Le pouvoir interdit, l’opposition condamne. Le pouvoir convoque, l’opposition dénonce. Le pouvoir provoque, l’opposition s’indigne. À ce rythme, il suffirait presque que les services chargés de surveiller la vie politique publient leur programme hebdomadaire pour que certains opposants puissent préparer leurs communiqués à l’avance. Le plus extraordinaire dans cette histoire, c’est que chacun semble connaître parfaitement son rôle. Le pouvoir donne le tempo, l’opposition suit la musique, et le citoyen, lui, se demande désespérément quand commencera enfin le véritable concert démocratique.

Ne nous méprenons pas : la répression n’a rien de comique pour celui qui connaît la prison, les interrogatoires, l’exil ou les poursuites judiciaires. Mais il faut reconnaître que certaines habitudes de notre classe politique relèvent presque du théâtre de l’absurde. Nous avons des spécialistes du communiqué, des champions de la dénonciation, des experts en indignation et parfois des virtuoses de la division. Il arrive même que deux opposants consacrent davantage d’énergie à démontrer lequel est le plus authentiquement opposant qu’à réfléchir ensemble aux moyens de faire reculer l’autoritarisme. Pendant ce temps, le système observe ce spectacle avec une certaine tranquillité. Pourquoi fabriquer artificiellement toutes les divisions lorsque les rivalités personnelles peuvent accomplir une partie du travail ? Nous voulons changer les règles du jeu, mais nous continuons trop souvent à jouer sur le terrain de celui qui les a écrites.

Il faut donc une réforme urgente de notre formation politique et de notre structure mentale : remplacer quelques séminaires de communication par des cours d’aïkido ! Oui, de l’aïkido. Non pas pour envoyer les responsables politiques faire des roulades sur les tatamis, encore que l’image aurait son charme, mais pour leur apprendre une règle élémentaire : lorsqu’un adversaire utilise sa force contre vous, il est inutile de lui offrir exactement la résistance qu’il attend. Il faut déplacer le combat. Le système veut une polémique ? Offrons-lui un projet démocratique. Il cherche à diviser ? Organisons la convergence. Il provoque une réaction émotionnelle ? Répondons par une stratégie méthodique. Il veut enfermer l’opposition dans la protestation ? Construisons une force politique capable de parler aussi d’économie, d’éducation, de justice sociale, de libertés et d’avenir. Bref, cessons de confondre agitation et mouvement, bruit et influence, indignation et stratégie.

Et voici qu’entre en scène Leon Festinger, psychologue américain qui, avec sa théorie de la dissonance cognitive, pourrait bien devenir le consultant involontaire de toute notre classe politique. Selon cette théorie, lorsqu’une conviction se heurte à une réalité contradictoire, nous pouvons préférer inventer des justifications plutôt que de revoir notre raisonnement. Le pouvoir affirme que tout va bien malgré les signes de crise ; certains opposants affirment que leur stratégie est excellente malgré la répétition des impasses. Chacun risque ainsi de se fabriquer une explication rassurante pour éviter l’inconfort de l’autocritique. Bien entendu, la responsabilité de celui qui réprime et celle de celui qui est réprimé ne sauraient être confondues. Mais une chose demeure certaine : à force de répondre à la police politique exactement comme elle l’anticipe, nous risquons de lui faciliter la tâche.

Alors, chers responsables politiques, une suggestion : avant de publier votre prochain communiqué, inscrivez-vous à un cours d’aïkido. Peut-être découvrirez-vous qu’en politique, le plus intelligent n’est pas toujours celui qui rend le coup, mais celui qui fait perdre l’équilibre à son adversaire sans lui ressembler !