Hier, je me suis rendu à la caserne pour signer mon contrôle judiciaire. Cette fois, j’ai décidé de consacrer mon billet hebdomadaire à une lettre ouverte adressée à Ségolène Royal, femme politique française, afin de réagir à ses récentes déclarations sur l’Algérie.
Madame Ségolène Royal,
Permettez-moi, avec le respect dû à votre parcours, de réagir à vos récentes déclarations sur l’Algérie, notamment à votre refus de qualifier le pouvoir algérien d’autoritaire, au motif que « c’est au peuple algérien de se définir ». Vous avez également choisi de répondre en évoquant les difficultés et les pratiques observables en France.
Cette position mérite d’être confrontée à vos prises de position sur les relations franco-algériennes. Vous insistez régulièrement sur la nécessité pour la France de défendre ses intérêts économiques et énergétiques, tout en déplorant que l’Italie, l’Allemagne et d’autres partenaires européens profitent de la dégradation des relations entre Paris et Alger pour renforcer leur présence sur le marché algérien. Vous reprochez également aux responsables français une attitude que vous jugez trop agressive envers le pouvoir algérien.
𝐃𝐞́𝐟𝐞𝐧𝐝𝐫𝐞 𝐥𝐞𝐬 𝐢𝐧𝐭𝐞́𝐫𝐞̂𝐭𝐬 𝐞́𝐜𝐨𝐧𝐨𝐦𝐢𝐪𝐮𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐬𝐨𝐧 𝐩𝐚𝐲𝐬 𝐞𝐬𝐭 𝐮𝐧 𝐜𝐡𝐨𝐢𝐱 𝐩𝐨𝐥𝐢𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐥𝐞́𝐠𝐢𝐭𝐢𝐦𝐞. 𝐌𝐚𝐢𝐬 𝐣𝐮𝐬𝐪𝐮’𝐨𝐮̀ 𝐩𝐞𝐮𝐭-𝐨𝐧 𝐚𝐥𝐥𝐞𝐫 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥𝐚 𝐫𝐞𝐜𝐡𝐞𝐫𝐜𝐡𝐞 𝐝𝐞 𝐥’𝐚𝐩𝐚𝐢𝐬𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐥𝐨𝐫𝐬𝐪𝐮𝐞 𝐜𝐞𝐥𝐮𝐢-𝐜𝐢 𝐜𝐨𝐧𝐝𝐮𝐢𝐭 𝐚̀ 𝐟𝐞𝐫𝐦𝐞𝐫 𝐥𝐞𝐬 𝐲𝐞𝐮𝐱 𝐬𝐮𝐫 𝐥𝐞𝐬 𝐥𝐢𝐛𝐞𝐫𝐭𝐞́𝐬 𝐛𝐚𝐟𝐨𝐮𝐞́𝐞𝐬 ?
Le problème n’est pas votre volonté de renouer avec l’Algérie, mais la complaisance que cette volonté semble parfois exiger envers son pouvoir.
Depuis longtemps, les dirigeants algériens cherchent à faire des ressources naturelles du pays, notamment du pétrole et du gaz, des instruments de négociation avec leurs partenaires étrangers. Les intérêts énergétiques et commerciaux deviennent ainsi des leviers d’influence, avec l’espoir que les avantages économiques consentis favoriseront la discrétion, voire le silence, sur les pratiques politiques du régime.
Il ne s’agit pas de prétendre que chaque contrat relève d’un marchandage politique, mais de dénoncer une logique dans laquelle les richesses nationales contribuent à consolider les partenariats extérieurs, tandis que les exigences démocratiques sont reléguées au second plan.
Votre discours donne parfois le sentiment que la priorité est de reconquérir les positions économiques françaises, quitte à ménager le pouvoir algérien. Si tel est le prix du rapprochement que vous préconisez, il faut alors le reconnaître : ce sont les intérêts de la France qui sont défendus, et non les droits du peuple algérien.
Cette contradiction est d’autant plus préoccupante que l’article 2 de l’Accord d’association entre l’Algérie et l’Union européenne fait du respect des droits de l’homme et des principes démocratiques un élément essentiel du cadre des relations entre les deux parties.
À quoi servent ces engagements si, dès lors que les intérêts commerciaux ou énergétiques sont en jeu, leur respect devient secondaire ? Quelle crédibilité accorder aux principes démocratiques lorsque leur défense risque de contrarier des partenaires économiques ?
𝐋𝐚 𝐜𝐨𝐦𝐩𝐥𝐚𝐢𝐬𝐚𝐧𝐜𝐞 𝐞𝐧𝐯𝐞𝐫𝐬 𝐮𝐧 𝐩𝐨𝐮𝐯𝐨𝐢𝐫 𝐚𝐮𝐭𝐨𝐫𝐢𝐭𝐚𝐢𝐫𝐞 𝐧’𝐞𝐬𝐭 𝐩𝐚𝐬 𝐮𝐧𝐞 𝐬𝐢𝐦𝐩𝐥𝐞 𝐩𝐨𝐬𝐭𝐮𝐫𝐞 𝐝𝐢𝐩𝐥𝐨𝐦𝐚𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞. 𝐄𝐥𝐥𝐞 𝐚 𝐝𝐞𝐬 𝐜𝐨𝐧𝐬𝐞́𝐪𝐮𝐞𝐧𝐜𝐞𝐬 𝐜𝐨𝐧𝐜𝐫𝐞̀𝐭𝐞𝐬 : 𝐞𝐥𝐥𝐞 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐫𝐢𝐛𝐮𝐞 𝐚̀ 𝐛𝐚𝐧𝐚𝐥𝐢𝐬𝐞𝐫 𝐥𝐚 𝐫𝐞́𝐩𝐫𝐞𝐬𝐬𝐢𝐨𝐧, 𝐚̀ 𝐦𝐚𝐫𝐠𝐢𝐧𝐚𝐥𝐢𝐬𝐞𝐫 𝐥𝐞𝐬 𝐫𝐞𝐯𝐞𝐧𝐝𝐢𝐜𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧𝐬 𝐝𝐞́𝐦𝐨𝐜𝐫𝐚𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞𝐬 𝐞𝐭 𝐚̀ 𝐜𝐨𝐧𝐟𝐨𝐫𝐭𝐞𝐫 𝐥𝐞𝐬 𝐝𝐢𝐫𝐢𝐠𝐞𝐚𝐧𝐭𝐬 𝐪𝐮𝐢 𝐞𝐬𝐩𝐞̀𝐫𝐞𝐧𝐭 𝐩𝐫𝐞́𝐬𝐞𝐫𝐯𝐞𝐫 𝐥𝐞𝐮𝐫𝐬 𝐫𝐞𝐥𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧𝐬 𝐢𝐧𝐭𝐞𝐫𝐧𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧𝐚𝐥𝐞𝐬 𝐬𝐚𝐧𝐬 𝐚𝐯𝐨𝐢𝐫 𝐚̀ 𝐫𝐞𝐧𝐝𝐫𝐞 𝐜𝐨𝐦𝐩𝐭𝐞 𝐝𝐞 𝐥𝐞𝐮𝐫𝐬 𝐩𝐫𝐚𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞𝐬.
Vous ne pouvez pas, d’un côté, plaider pour un rapprochement avec Alger au nom des intérêts français et, de l’autre, vous soustraire au débat sur la nature du régime algérien en affirmant que cette qualification appartient au seul peuple. Vous êtes libre de contester cette qualification, mais vous ne pouvez ignorer les réalités auxquelles elle renvoie.
Car derrière les ressources et les intérêts stratégiques, il y a un peuple.
Il y a une jeunesse qui prend la mer au péril de sa vie, faute de perspectives. Il y a des journalistes, des universitaires, des avocats, des artistes et des militants poursuivis ou emprisonnés pour leurs opinions et leurs engagements. Il y a des familles de détenus qui se heurtent au silence, ainsi qu’une société qui réclame une justice indépendante, des libertés publiques garanties et des institutions responsables devant les citoyens.
C’est cette Algérie que la recherche de l’apaisement à tout prix risque de rendre invisible.
Vous avez dénoncé l’attitude de responsables français que vous jugez agressifs et évoqué le risque d’une posture néocoloniale. Mais il existe une autre manière de méconnaître la souveraineté d’un peuple : réduire son pays à ses ressources, à son marché et aux avantages stratégiques qu’il peut offrir, tout en passant sous silence ses aspirations démocratiques.
La complaisance n’est pas le contraire de la domination. Elle peut en devenir une forme plus discrète lorsque les intérêts des puissants l’emportent sur les droits des citoyens.
Nous ne vous demandons pas de défendre le peuple algérien à sa place, ni de prendre en charge son combat. Nous n’avons besoin ni de tuteurs étrangers ni de leçons sur la manière de conquérir notre liberté. Nous vous demandons simplement de respecter notre capacité à comprendre notre propre réalité et à lutter pour nos droits.
Ne nous traitez pas comme un peuple mineur, incapable de distinguer la démocratie de l’autoritarisme. Ne faites pas de nos libertés une variable d’ajustement des relations commerciales franco-algériennes.
Jean Jaurès rappelait, le 30 juillet 1903, au lycée d’Albi : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. » Cette exigence devrait également guider une politique étrangère qui prétend défendre les droits humains.
La France peut défendre ses intérêts énergétiques sans fermer les yeux sur les libertés algériennes. Elle peut vouloir du gaz, des contrats et des partenariats sans renoncer à dénoncer la répression politique et les restrictions de l’espace public. Elle peut renouer avec Alger sans sacrifier les principes qu’elle affirme défendre.
Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre les intérêts français et les principes démocratiques, mais de savoir si ces principes conservent une valeur lorsque leur défense risque de contrarier des intérêts économiques.
Madame Royal, vous avez le droit de défendre les intérêts de votre pays et de plaider pour l’apaisement. Mais nous avons tout autant le droit de dénoncer une politique qui, au nom du réalisme économique, risque de conforter un pouvoir dans ses pratiques autoritaires.
Respecter l’Algérie, ce n’est pas ménager ses dirigeants. C’est respecter son peuple, son histoire, sa mémoire et son droit à la liberté.
L’Algérie n’est pas seulement une géographie des ressources naturelles, un fournisseur de gaz ou un marché convoité par les puissances étrangères. C’est un peuple qui a payé un lourd tribut pour sa liberté et qui entend décider lui-même de son avenir.
𝐍𝐨𝐮𝐬 𝐫𝐞𝐟𝐮𝐬𝐨𝐧𝐬 𝐪𝐮𝐞 𝐧𝐨𝐬 𝐫𝐢𝐜𝐡𝐞𝐬𝐬𝐞𝐬 𝐬𝐞𝐫𝐯𝐞𝐧𝐭 𝐚̀ 𝐚𝐜𝐡𝐞𝐭𝐞𝐫 𝐥𝐞 𝐬𝐢𝐥𝐞𝐧𝐜𝐞 𝐬𝐮𝐫 𝐧𝐨𝐬 𝐥𝐢𝐛𝐞𝐫𝐭𝐞́𝐬. 𝐍𝐨𝐮𝐬 𝐫𝐞𝐟𝐮𝐬𝐨𝐧𝐬 𝐪𝐮𝐞 𝐥𝐞𝐬 𝐞𝐱𝐢𝐠𝐞𝐧𝐜𝐞𝐬 𝐝𝐞́𝐦𝐨𝐜𝐫𝐚𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞𝐬 𝐢𝐧𝐬𝐜𝐫𝐢𝐭𝐞𝐬 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥𝐞𝐬 𝐚𝐜𝐜𝐨𝐫𝐝𝐬 𝐢𝐧𝐭𝐞𝐫𝐧𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧𝐚𝐮𝐱 𝐬𝐨𝐢𝐞𝐧𝐭 𝐬𝐚𝐜𝐫𝐢𝐟𝐢𝐞́𝐞𝐬 𝐬𝐮𝐫 𝐥’𝐚𝐮𝐭𝐞𝐥 𝐝𝐞𝐬 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐫𝐚𝐭𝐬 𝐞𝐭 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐜𝐨𝐧𝐜𝐮𝐫𝐫𝐞𝐧𝐜𝐞 𝐞́𝐜𝐨𝐧𝐨𝐦𝐢𝐪𝐮𝐞. 𝐄𝐭 𝐧𝐨𝐮𝐬 𝐫𝐞𝐟𝐮𝐬𝐨𝐧𝐬 𝐪𝐮𝐞 𝐥𝐚 𝐜𝐨𝐦𝐩𝐥𝐚𝐢𝐬𝐚𝐧𝐜𝐞 𝐞𝐧𝐯𝐞𝐫𝐬 𝐮𝐧 𝐩𝐨𝐮𝐯𝐨𝐢𝐫 𝐚𝐮𝐭𝐨𝐫𝐢𝐭𝐚𝐢𝐫𝐞 𝐬𝐞 𝐝𝐢𝐬𝐬𝐢𝐦𝐮𝐥𝐞 𝐝𝐞𝐫𝐫𝐢𝐞̀𝐫𝐞 𝐥𝐞 𝐝𝐢𝐬𝐜𝐨𝐮𝐫𝐬 𝐫𝐞𝐬𝐩𝐞𝐜𝐭𝐚𝐛𝐥𝐞 𝐝𝐞 𝐥’𝐚𝐩𝐚𝐢𝐬𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐝𝐢𝐩𝐥𝐨𝐦𝐚𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞.
Car lorsque les ressources naturelles d’un pays contribuent à préserver les intérêts de ses partenaires, tandis que les droits de ses citoyens sont relégués au second plan, ce n’est plus seulement une question de diplomatie. C’est une question de responsabilité politique et de crédibilité démocratique.
C’est au nom de notre histoire, de notre mémoire et de notre combat pour la liberté que nous vous le disons.
Gloire a nos valeureux martyrs
Mon soutien indéfectible aux détenus d’opinions
Karim Tabbou, Alger, le 13 octobre 2026



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