Un général algérien n’est pas d’abord un homme avec une biographie et des intentions : c’est un opérateur d’un dispositif de pouvoir qui le précède, qui le constitue, et qui continuera de fonctionner après qu’il aura été remplacé par un autre opérateur similaire. Cette phrase, posée dès la préface du huitième livre de la série « Foucault et le Moyen-Orient » de Khaled Boulaziz, (1) donne le ton d’un ouvrage qui refuse d’emblée deux tentations : celle du pamphlet contre des individus, et celle de la tragédie qui ferait de l’histoire algérienne une fatalité écrite d’avance.
Intitulé Le coup d’État permanent Généalogie foucaldienne d’une caste militariste, avec pour sous-titre Biopouvoir, blocs historiques et confiscation de la révolution : Foucault et Gramsci face à l’Algérie, ce livre paraît en 2026, année du centenaire de la naissance de Michel Foucault occasion que l’auteur revendique explicitement, non comme commémoration académique mais comme relecture opératoire : les outils forgés par le philosophe pour décrire le pouvoir disciplinaire, le biopouvoir, la gouvernementalité et l’état d’exception ne sont pas des reliques de bibliothèque, ils s’appliquent avec une précision presque clinique à l’Algérie de 2026.
Le livre part d’un diagnostic méthodologique : un seul outil ne suffit pas. Foucault permet de décrire comment le pouvoir s’exerce sur les individus, comment il produit des sujets dociles, comment il neutralise les résistances non par la seule violence mais par des dispositifs qui font que les dominés participent à leur propre domination. Gramsci, de son côté, permet de comprendre pourquoi ce système n’a jamais été sérieusement menacé en soixante ans : non parce qu’il était invincible, mais parce que ses adversaires successifs n’ont jamais réussi à se constituer en bloc historique cohérent, faute d’intellectuels organiques capables de transformer une aspiration populaire diffuse en hégémonie alternative. La thèse qui traverse l’ouvrage tient en une phrase : le peuple algérien n’est pas seulement soumis à un biopouvoir disciplinaire, il est pris en otage par un bloc historique qui a réussi, à deux moments décisifs de son histoire, à exterminer ou neutraliser les élites capables de lui opposer une alternative.
Le livre suit une chronologie en quatre parties. La première, « La révolution confisquée », revient sur Novembre 1954 comme événement de subjectivation politique le moment où un peuple colonisé cesse de se laisser définir comme une population à administrer et s’affirme comme sujet de son propre destin. Boulaziz y consacre un chapitre entier à la généalogie des DAF, ces déserteurs de l’armée française reconvertis en bâtisseurs puis en verrous de l’État algérien : Khaled Nezzar, Mohamed Lammari, Mohamed Touati. Des hommes formés par l’armée coloniale à une conception verticale et hiérarchique du pouvoir, et qui vont transposer cette culture du commandement à l’appareil d’État qu’ils étaient censés servir. Le chapitre consacré à Abane Ramdane, assassiné par les siens en 1957 pour avoir défendu la primauté du politique sur le militaire, et celui sur le coup d’État de 1962 contre le GPRA, posent la matrice que le livre va ensuite dérouler sur soixante ans : le militaire qui s’empare du politique, la coercition qui se substitue au consentement, la rente qui anesthésie la résistance.
La deuxième partie, « La discipline d’un peuple », déploie les concepts foucaldiens les plus opératoires du livre : l’État-garnison où la caserne devient le modèle de la société entière, la rente pétrolière analysée comme technologie de gouvernementalité nourrir pour paralyser, et l’absence chronique d’intellectuels organiques civils qui explique, selon l’auteur, pourquoi le Système n’a jamais eu de concurrents sérieux dans le champ des idées. Le chapitre sur l’école comme fabrique du sujet amnésique, autour du Bac 2025, prolonge cette analyse jusque dans la salle de classe.
La troisième partie revient sur ce que Boulaziz appelle le deuxième consensus historique manqué : octobre 1988, quand un peuple refuse sa propre sujétion dans les émeutes qui suivent l’effondrement des prix du pétrole ; le FIS analysé, sans complaisance, comme un mouvement qui a marché à sa défaite annoncée faute d’intellectuels organiques capables de dépasser le registre théologique pour construire une hégémonie ; janvier 1992 et l’état d’exception comme réponse à la démocratie ; et un chapitre qui restera sans doute le plus commenté du livre, consacré à ce que l’auteur nomme les faux moudjahidine s’appuyant sur la déclaration publique de l’ancien ministre Abdeslam Ali Rachidi selon laquelle 90 % des membres de l’Organisation nationale des moudjahidines n’auraient jamais réellement combattu. Un chiffre que Boulaziz qualifie de bombe, parce qu’il révèle que l’institution même qui fonde la légitimité révolutionnaire du Système repose sur une fraude documentée.
La quatrième partie, « Le Système en 2026 », est sans doute celle qui donne au livre sa charge la plus immédiatement politique. Le chapitre 13 lit le budget de l’État comme on lirait un aveu comptable : 25 milliards de dollars pour la défense en 2025 davantage que les budgets militaires cumulés de la Suède, du Danemark et de la Norvège, pour un pays dont le PIB par habitant tourne autour de 4 000 dollars pendant qu’un quart des revenus pétroliers sert à importer des produits alimentaires de base que l’Algérie exportait avant 1962. Boulaziz y développe l’analyse du complexe militaro-pétrolier noué autour de Sonatrach, qui génère à elle seule 95 à 98 % des exportations du pays, et de ce qu’il nomme la malédiction des ressources : un État financé par la rente n’a pas besoin de taxer ses citoyens, et un État qui ne taxe pas ses citoyens n’a pas besoin de leur rendre des comptes. De cette arithmétique découle, selon l’auteur, un phénomène qu’il analyse à travers le concept agambenien de vie nue : une population nourrie, logée, maintenue en vie, mais privée de toute prise sur son propre gouvernement et dont la harraga, la traversée clandestine de la Méditerranée, devient le vote silencieux, la contre-conduite ultime que ni les statistiques officielles ni les discours du pouvoir ne peuvent inscrire au registre.
Le dernier chapitre du corps de l’ouvrage, sur le vote algérien du 21 novembre 2025 au Conseil de sécurité en faveur de la résolution américaine sur Gaza, est traité comme un révélateur presque expérimental de la thèse centrale du livre : un pouvoir qui n’a jamais eu d’autre valeur que ses intérêts a sacrifié, sans hésitation apparente, son plus vieux capital symbolique l’anticolonialisme, la solidarité palestinienne, l’idée que l’Algérie de Novembre resterait fidèle à elle-même dès lors que ce capital cessait d’être gratuit. Boulaziz y voit, dans les termes de Gramsci, la preuve qu’un bloc dominant sans hégémonie réelle ne peut tenir ses alliances que tant qu’elles ne coûtent rien.
La conclusion du livre refuse pourtant le fatalisme. Boulaziz y insiste : ce qu’il propose n’est pas une tragédie mais une mécanique, et une mécanique, contrairement à une tragédie, se comprend, se démonte, et peut être arrêtée. Les conditions qui permettent au Système de durer la rente pétrolière, la faiblesse de la société civile, l’absence d’intellectuels organiques, la répression sélective qui entretient la peur sans avoir besoin de la brutalité généralisée ne sont pas éternelles, rappelle-t-il, en convoquant l’effondrement de systèmes qui semblaient tout aussi indéboulonnables : l’URSS en 1991, l’Espagne franquiste. La question, écrit-il, n’est pas de savoir si le Système finira, mais ce qui le remplacera et cette réponse dépend du travail que ceux qui liront ces pages seront prêts à fournir.
Ce livre s’inscrit dans la continuité directe des articles publiés par l’auteur dans La Nation depuis plusieurs années sur les origines du Système algérien, sur le complexe militaro-pétrolier, sur le vote du 21 novembre à l’ONU dont la préface reconnaît explicitement la dette : c’est dans ces textes, écrit Boulaziz, que la thèse du coup d’État permanent a d’abord été formulée, avec une clarté que la philosophie académique atteint rarement. Le livre en est le prolongement architecturé, la mise en système d’une pensée jusque-là distribuée au fil de l’actualité.
Au moment où l’Algérie célèbre, dans le même mouvement que le reste du monde francophone, le centenaire de la naissance de Foucault, cet ouvrage propose une lecture qui ne se contente pas d’appliquer une grille théorique à un objet lointain. Il fait le pari inverse : que la pensée de Foucault, complétée par celle de Gramsci, trouve dans l’histoire algérienne contemporaine l’un de ses terrains d’application les plus rigoureux et les plus urgents.
Source : Lanation.net



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