Il y a des hommes que l’Histoire conduis au pouvoir et d’autres que les circonstances y déposent. Il y a ceux qui arrivent avec un projet, une majorité politique, une légitimité construite dans la confrontation publique, et ceux qui semblent simplement avoir monté les étages d’une administration jusqu’à découvrir, presque par hasard, qu’il n’y avait plus personne au-dessus. L’Algérie, qui possède cette étrange capacité à transformer les situations provisoires en systèmes durables, nous aura ainsi offert une figure singulière : le wali promu au rang de chef d’État par vacance du poste. Non pas seulement parce qu’Abdelmadjid Tebboune fut wali dans une autre vie beaucoup de responsables sont passés par l’administration territoriale , mais parce que sa manière d’exercer le pouvoir donne parfois le sentiment que le pays entier est devenu une immense wilaya dont El Mouradia serais le chef-lieu. Le vocabulaire lui-même trahit cette culture : instructions, réunions, orientations, nominations, limogeages, inspections, commissions. Lorsqu’un problème apparaît, on convoque une réunion , lorsqu’il persiste, on donne une instruction , lorsqu’il devient visible, on limoge quelqu’un ; lorsqu’il devient politique, on annonce une « nouvelle étape ». واش تبدّل؟ demande alors le citoyen. Et c’est précisément la question que le pouvoir semble le moins aimer entendre.
Administrer n’est pas gouverner
Car un wali n’a pas besoin de convaincre , il administre. Il reçoit une instruction et en transmet une autre. Il mesure l’efficacité de son action au nombre de dossiers traités, de logements distribués, de chantiers inspectés et de responsables convoqués. Mais un chef d’État devrait faire autre chose : produire du politique, accepter le conflit, organiser le désaccord, construire de la confiance et surtout reconnaître que le citoyen n’est pas son administré. C’est ici que le malentendu algérien devient presque comique, s’il n’était pas aussi grave. On parle au peuple comme on parlerait à une salle remplie de chefs de daïra : on explique, on instruit, on rappelle à l’ordre et, lorsque les résultats ne suivent pas, on change quelques responsables. بدّل الوالي، بدّل الوزير، بدّل المدير… بصح واش تبدّل في حياة المواطن؟ Le problème n’est pourtant pas de savoir combien de walis auront été remplacés. Il est de savoir pourquoi, après tant de changements d’hommes, les mêmes mécanismes produisent obstinément les mêmes frustrations.
Le pouvoir semble alors découvrir avec irritation que le peuple possède une mémoire. Le citoyen se rappelle les promesses d’hier lorsqu’on lui présente celles de demain. Il compare les chiffres annoncés au journal télévisé avec le prix qu’il paie au marché. Il entend parler de milliards d’investissements puis regarde son fils préparer un dossier pour partir. On lui parle de puissance économique, il regarde son salaire. On lui parle de souveraineté nationale, il regarde l’hôpital. On lui annonce une nouvelle politique du logement, il regarde son dossier. On lui explique que l’Algérie avance et, avec cette insolence particulière des gens qui vivent dans la réalité, il demande simplement : وين راهي هاذ الجزائر الجديدة؟ Où est-elle donc, cette Algérie nouvelle dont les inaugurations successives annoncent inlassablement l’arrivée ? Peut-être se trouve-t-elle quelque part entre deux Conseils des ministres, cachée derrière une instruction présidentielle que personne n’a encore correctement exécutée.
Quand la défiance devient une faute
C’est alors que commence une mécanique plus préoccupante. Lorsqu’un pouvoir ne réussit plus à convaincre, la tentation est grande de considérer que le problème vient de ceux qui refusent d’être convaincus. Le citoyen critique ? Il exagère. Le journaliste insiste ? Il dérange. Le militant proteste ? Il devient suspect. L’opposant refuse le récit officiel ? Il serait irresponsable. Et le peuple qui demande des comptes finit presque par apparaître comme l’obstacle principal au bonheur qu’on lui prépare. الشعب ما فهمش. الشعب ما صبرش. هاذا شعب رخيس الشعب يشكي بزاف. À force, on pourrait croire que tout fonctionnerait parfaitement dans ce pays s’il n’y avait pas ces quarante-sept millions d’Algériens pour compliquer les statistiques. Voilà peut-être l’un des symptômes les plus révélateurs d’un pouvoir inquiet de sa légitimité : il ne se contente plus de gouverner malgré la défiance ; il semble parfois vouloir punir la société de cette défiance.
Punir ne signifie évidemment pas qu’un communiqué officiel annoncera un matin : « Aujourd’hui, nous allons punir le peuple. » Les choses sont plus subtiles. On rétrécit l’espace où la société peut respirer. On transforme la stabilité en argument permanent. On fait du silence une preuve de satisfaction et de toute parole discordante une menace potentielle contre l’ordre. On rappelle au citoyen qu’il existe des ennemis partout, des complots partout, des intérêts hostiles partout, jusqu’à lui faire comprendre que sa propre colère pourrait involontairement servir quelqu’un d’autre. اسكت، البلاد مستهدفة. اصبر، الوقت ماشي مناسب. ما تنتقدش بزاف، العدو يتربص بنا. Le moment idéal pour demander des libertés est ainsi toujours reporté à demain. Seulement demain possède une caractéristique remarquable dans les régimes administratifs : il n’arrive jamais.
Février 2019 : l’administré se découvre citoyen
Et pourtant, le peuple algérien connaît cette musique. Il l’a entendue sous plusieurs présidents, plusieurs gouvernements et plusieurs constitutions. Les visages changent, le vocabulaire se modernise, les plateaux de télévision deviennent plus lumineux, mais cette vieille relation verticale entre l’État et la société demeure. En haut, on décide. En dessous, on explique. Plus bas, on exécute. Et tout en bas, le citoyen est prié de comprendre. Mais février 2019 avait précisément introduit une anomalie dans cette architecture , pendant quelques semaines, celui que l’administration considérait comme un administré s’était découvert citoyen. Il n’était plus venu demander un logement, une allocation ou une faveur. Il était venu réclamer quelque chose de beaucoup plus embarrassant : le droit de participer à la définition même du pouvoir. يتنحاو ڨاع n’était pas seulement un slogan de rue. C’était, dans sa brutalité populaire, la rupture avec l’idée que changer les personnes suffirait éternellement à préserver le système.
La confiance ne se décrète pas
C’est peut-être pour cela que la question de la légitimité demeure si sensible. Car la légitimité possède un défaut terrible pour les administrations : elle ne se fabrique pas par circulaire. On peut nommer un wali, remplacer un ministre, dissoudre une assemblée, modifier une loi, convoquer une élection et promulguer une Constitution. Mais on ne peut pas ordonner à une société d’avoir confiance. الثقة ما تجيش بالتعليمة. La confiance n’arrive pas par instruction. Elle naît lorsque le citoyen sait que sa parole compte, que son vote compte, que le journaliste peut questionner, que l’opposant peut s’opposer, que l’association peut protester et que la justice n’est pas simplement un autre guichet de l’administration. Un pouvoir qui se sait légitime n’a pas besoin que tout le monde l’aime. Il a encore moins besoin que tout le monde se taise.
Voilà donc le paradoxe du wali devenu chef d’État : plus il veut démontrer qu’il maîtrise tout, plus la société lui rappelle qu’un pays ne se maîtrise pas comme un dossier. Une nation n’est pas un tableau Excel. Une société n’est pas une réunion de coordination. La colère n’est pas une anomalie administrative. Et le peuple n’est pas ce personnage abstrait que l’on invoque au début des discours avant de lui demander de retourner silencieusement à ses difficultés quotidiennes. Le peuple, c’est celui qui se lève tôt, qui cherche un logement, qui paie son panier de courses, qui attend dans les hôpitaux, qui cherche une place pour son enfant à l’université et qui regarde parfois la Méditerranée comme si l’horizon commençait ailleurs. Celui-là écoute les discours officiels, puis rentre chez lui et dit simplement : خليونا من الوعود… ورّونا واش تبدّل. Laissez-nous les promesses ; montrez-nous ce qui a changé.
L’ironie populaire échappe à l’administration
Peut-être est-ce précisément cela que le pouvoir ne parvient pas à accepter : le citoyen algérien n’attend plus seulement qu’on lui annonce quelque chose. Il veut vérifier. Il compare. Il se souvient. Il ironise. Et l’ironie populaire est probablement le dernier territoire qu’aucun ministère de l’Intérieur ne réussira jamais à administrer. Dans les cafés, les taxis, les marchés et les familles, une phrase suffit parfois à démolir un discours d’une heure. هما يبدلو الكراسي، وحنا نستناو البلاد تتبدل. Eux changent les fauteuils ; nous, nous attendons que le pays change. Tout est là : la distance entre la mise en scène du changement et l’expérience quotidienne de l’immobilité.
L’Algérie n’est pas une wilaya
Un jour peut-être, il faudra donc rappeler une évidence élémentaire : l’Algérie n’est pas une wilaya. Son peuple n’est pas une population administrée. Et El Mouradia n’est pas le siège d’une super-préfecture chargée de gérer quarante-sept millions de dossiers individuels. Une République commence précisément lorsque celui qui gouverne accepte que le peuple puisse lui dire non sans devenir son ennemi. Elle commence lorsque la contradiction cesse d’être une insubordination et lorsque l’opposition cesse d’être considérée comme une anomalie.
Car on peut administrer le silence. On peut organiser l’attente. On peut multiplier les réunions, les instructions, les nominations et les « nouvelles étapes ». On peut même punir un peuple pendant un certain temps parce qu’il refuse d’applaudir.
Mais il existe une chose qu’aucun wali, aucun ministre et aucun président ne peut imposer par décret :
la croyance.
Et lorsque le peuple ne croit plus, il ne reste parfois au pouvoir qu’une dernière administration à créer :
Wilaya centrale d’Algérie.
Wali : Abdelmadjid Tebboune.
Population administrée : le peuple algérien.
Objet du dossier : légitimité populaire.
État du dossier : en attente depuis



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