Les coulisses du régime algérien connaissent ces derniers temps une escalade sans précédent de l’intensité du conflit entre les centres d’influence rivaux au sein du pouvoir, dans un contexte qui révèle une nouvelle phase de confrontation ouverte entre le cercle présidentiel entourant Abdelmadjid Tebboune et la direction de l’institution militaire conduite par le général d’armée Saïd Chengriha. Ces divergences ne sont plus confinées aux coulisses ni aux fuites circulant dans les milieux politiques, mais commencent à apparaître clairement à travers des dossiers sécuritaires et judiciaires sensibles qui reflètent la profondeur de la division au sommet de l’État.
L’affaire de l’ancien directeur général de la Sûreté nationale, Farid Zineddine Bencheikh, est devenue l’un des principaux indicateurs de cette lutte acharnée. Cet homme, considéré comme l’une des figures sécuritaires les plus proches de la présidence, s’est retrouvé au cœur d’une tempête politique et sécuritaire qui dépasse le cadre d’une simple procédure judiciaire pour devenir le symbole d’un affrontement plus large lié à la redistribution de l’influence au sein des institutions de l’État.
Depuis l’arrivée d’Abdelmadjid Tebboune au pouvoir à la fin de l’année 2019, l’Algérie a connu une série de changements au sein des appareils de sécurité et de renseignement, accompagnés de limogeages et de mutations ayant touché de hauts responsables occupant des postes sensibles. Toutefois, les développements récents laissent penser qu’il ne s’agit plus d’une simple restructuration administrative, mais d’une véritable bataille d’influence à travers laquelle l’institution militaire cherche à reprendre le contrôle total des dossiers stratégiques et sécuritaires qu’elle considère comme relevant exclusivement de sa sphère d’influence.
Durant son mandat à la tête de la Direction générale de la Sûreté nationale, le nom de Farid Bencheikh a été associé à un projet de réorganisation du système sécuritaire et de renforcement du rôle de la présidence dans la supervision de certains dossiers sensibles. Il était également connu pour son soutien à l’idée de réunifier les services de renseignement algériens après des années de démantèlement et de restructurations successives, ce qui a suscité des réserves au sein de cercles influents de l’institution militaire qui y voyaient une tentative de réduire leur influence historique au sein de l’État.
Selon des informations circulant dans les milieux politiques algériens, la relation étroite entre Bencheikh et le directeur de cabinet de la présidence, Boualem Boualem, a largement contribué à le placer dans le viseur de ses adversaires au sein du régime. Boualem Boualem est considéré depuis plusieurs années comme l’une des personnalités les plus influentes du palais présidentiel et est accusé par plusieurs parties d’intervenir dans des dossiers sécuritaires et judiciaires traditionnellement du ressort de l’institution militaire.
En 2024, Farid Bencheikh a été démis de ses fonctions avant d’être arrêté et placé sous enquête par la Direction centrale de la sécurité de l’armée, dans une démarche que de nombreux observateurs ont considérée comme le début d’une nouvelle phase de confrontation entre la présidence et l’état-major. Toutefois, l’affaire a pris une dimension encore plus sensible avec l’ouverture de son procès devant le tribunal militaire de Blida, où les craintes se sont accrues au sein des cercles du pouvoir quant à la possibilité de voir émerger des détails embarrassants sur la manière dont le pouvoir est exercé et sur les relations complexes entre les différents centres d’influence.
Selon ce qu’ont rapporté des médias algériens d’opposition, Bencheikh aurait déclaré au cours de l’enquête qu’il agissait dans certains dossiers sur instruction de la présidence transmise par le directeur de cabinet Boualem Boualem. Bien qu’aucune confirmation officielle n’ait été apportée à ces informations, elles ont contribué à accroître la tension politique entourant l’affaire et ont provoqué un état d’alerte au sein de l’entourage présidentiel.
La sensibilité du dossier est renforcée par la nature des affaires que l’ancien responsable sécuritaire aurait suivies, notamment des dossiers impliquant certains généraux influents, des fuites d’informations sécuritaires et des conflits internes entre différentes factions du pouvoir. Les observateurs estiment que la circulation de telles informations reflète l’ampleur de la fracture grandissante entre la présidence et l’institution militaire et confirme que le conflit dépasse désormais les divergences traditionnelles pour toucher au cœur même des équilibres de pouvoir au sein du régime.
Dans ce contexte, l’absence remarquée du directeur de cabinet de la présidence, Boualem Boualem, au cours des dernières semaines a suscité de nombreuses interrogations, alors qu’il figurait auparavant parmi les personnalités les plus présentes sur la scène officielle. Des sources politiques et médiatiques lient ce retrait aux répercussions liées au procès de Farid Bencheikh, dans un contexte marqué par des informations faisant état de pressions croissantes exercées sur lui par des acteurs influents de l’institution militaire.
La controverse s’est également intensifiée après un incident inédit consistant en la publication d’un décret présidentiel annonçant la révocation de plusieurs conseillers de la présidence avant qu’il ne soit officiellement démenti quelques jours plus tard, malgré sa publication au Journal officiel. Beaucoup ont considéré cet épisode comme le reflet d’un désordre inhabituel au sein des institutions du pouvoir et la preuve de l’existence de centres décisionnels concurrents capables d’imposer des orientations contradictoires à l’intérieur même de l’État.
Les racines de cette tension remontent à des divergences plus profondes apparues ces dernières années entre la présidence et le commandement militaire, notamment sur des dossiers politiques et constitutionnels sensibles. Ce différend a atteint son apogée lorsque des signes ont révélé l’existence de positions divergentes concernant des amendements constitutionnels que la présidence souhaitait faire adopter, tandis que ses adversaires au sein du régime les considéraient comme une tentative de redéfinir les règles du jeu politique au profit du maintien de l’influence du cercle présidentiel.
Les éléments accumulés au cours des derniers mois indiquent que l’institution militaire est passée d’une phase de surveillance de l’expansion de l’influence présidentielle à une phase visant à la contenir et à imposer de nouveaux équilibres au sein du régime. Du procès de Farid Bencheikh à la controverse autour des conseillers de la présidence, en passant par la disparition de Boualem Boualem de la scène publique, se dessine l’image d’un conflit interne dont les conséquences dépassent les individus pour toucher l’avenir même des centres de décision dans le pays.
Si cette confrontation se poursuit au rythme actuel, le régime algérien pourrait se retrouver face à l’une des périodes les plus sensibles de ces dernières années. Le conflit ne porte plus seulement sur les politiques publiques ou les choix économiques, mais concerne désormais directement la question essentielle au sein du pouvoir : qui détient réellement le pouvoir en Algérie et qui façonnera les contours de la prochaine étape dans un régime confronté à des divisions croissantes ainsi qu’à des défis internes et régionaux de plus en plus importants.



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