Le 15 juillet 2026, la Grande Mosquée de Paris a célébré le centenaire de sa fondation. Ce fut un moment de célébration solennelle, auquel ont assisté des ministres, des ambassadeurs, des représentants des religions et des responsables civils. Chems-Eddine Hafiz, recteur de la mosquée, a évoqué une « France reconnaissante » et un « islam fraternel » qui avaient choisi de se tendre la main il y a un siècle. Un olivier a été planté comme symbole de paix pour les générations futures. À tous égards, il s’agissait d’une cérémonie digne et unificatrice.

Cependant, pour de nombreux musulmans à travers l’Europe, cette célébration invite également à une réflexion plus profonde et plus urgente. En effet, la Grande Mosquée de Paris, malgré toute sa portée historique, continue de représenter un modèle de plus en plus remis en question : un modèle dans lequel une grande mosquée européenne demeure intrinsèquement liée à un seul État étranger – en l’occurrence l’Algérie – dans son administration, ses imams et son orientation spirituelle.

Il ne s’agit pas d’une critique des fondateurs de la mosquée ni de ses nobles principes. C’est plutôt une reconnaissance claire que l’Europe de 2026 n’est plus celle de 1926. Les communautés musulmanes d’aujourd’hui sont d’une diversité exceptionnelle et comprennent non seulement des Algériens, mais aussi des Marocains, des Tunisiens, des Turcs, des Pakistanais, des Sénégalais et d’innombrables autres nationalités, ainsi qu’un nombre croissant de convertis nés en Europe et de citoyens de deuxième ou troisième génération. Dans ce contexte, le modèle traditionnel de supervision des mosquées par des États étrangers n’est plus viable. Il est temps de rendre ces lieux sacrés à leur véritable vocation : des maisons d’Allah, libérées des drapeaux nationaux, des agendas politiques et de toute instrumentalisation extérieure.

Le problème de l’instrumentalisation politique

À travers l’Europe, la réalité est que nombre des plus grandes mosquées et institutions islamiques ont été façonnées par des financements, un soutien et des nominations provenant de puissances étrangères. Il s’agit d’une forme de puissance douce religieuse, par laquelle des États tels que l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie et l’Iran cherchent à étendre leur influence sur leurs diasporas. Cela a entraîné plusieurs conséquences graves :

  • Des champs de bataille géopolitiques : Les mosquées européennes sont parfois devenues des terrains d’affrontement pour des conflits qui n’ont aucun lien avec l’Europe. Les rivalités entre les États du Golfe, les tensions entre la Turquie et le monde arabe, ainsi que d’autres conflits, sont importés dans les communautés, fragmentant l’unité et alimentant les divisions entre des fidèles qui devraient être unis par leur foi.
  • Une imposition culturelle et doctrinale : Un imam formé dans un pays étranger peut ne pas comprendre les réalités vécues par un musulman né en Europe. Il peut prêcher une forme d’islam culturellement étrangère ou politiquement chargée, sans répondre aux défis et aux opportunités propres à la citoyenneté européenne.
  • Une perte de confiance : Lorsque la gestion d’une mosquée manque de transparence et que son financement provient de l’étranger, cela suscite la méfiance – non seulement chez les non-musulmans, mais aussi parmi les musulmans eux-mêmes qui y prient. Ils finissent par se demander : quel agenda est réellement servi ici ?

Un principe coranique et une réalité européenne

Le verset coranique : « Les mosquées sont consacrées à Allah ; n’invoquez donc personne avec Allah. » (Sourate Al-Jinn, 72:18) n’est pas seulement un rappel spirituel ; c’est aussi une déclaration politique et sociale profonde. Il affirme que la mosquée, dans sa forme la plus pure, est un sanctuaire dédié à l’adoration du Dieu unique. Ce n’est ni un consulat, ni le siège d’un parti politique, ni une ambassade étrangère, ni une plateforme pour des symboles nationaux. Hisser un drapeau étranger à l’intérieur d’une mosquée ou placer sa direction sous l’autorité d’un ministère des Affaires étrangères constitue une contradiction directe avec ce principe.

La solution n’est donc pas de démanteler l’héritage d’institutions telles que la Grande Mosquée de Paris, mais de les faire évoluer. Il est temps d’adopter une politique ambitieuse à l’échelle européenne concernant les mosquées, fondée sur trois piliers essentiels :

Une direction islamique européenne

Les mosquées doivent être dirigées par des musulmans européens. Cela ne signifie pas exclure les savants nés à l’étranger, mais cela implique que l’autorité finale, les organes décisionnels et la vision stratégique soient entre les mains de personnes engagées dans le contexte européen. Ce sont elles qui comprennent le tissu social, les cadres juridiques et les aspirations de leurs communautés diverses.

L’indépendance financière

Le recours aux financements étrangers doit cesser. Une mosquée neutre et indépendante est une mosquée financée de manière transparente et locale, grâce aux dons volontaires de sa propre communauté. Lorsque la communauté investit dans son lieu de culte, elle en devient un véritable partenaire, et la mosquée devient une composante organique du quartier, plutôt qu’une base avancée au service d’une puissance lointaine.

La formation locale et l’accréditation des imams

Les imams doivent être formés en Europe, dans les langues comprises par leurs fidèles, selon des programmes conciliant l’enseignement islamique classique et une compréhension approfondie des sociétés européennes. La décision récente de la France d’interdire les « imams détachés » venus de l’étranger constitue une étape dans cette direction. Elle garantit que l’orientation spirituelle proposée n’est pas le vestige d’une autre époque ou d’un autre pays, mais un message vivant et adapté aux musulmans confrontés aux défis de la vie au XXIᵉ siècle.

Le centenaire de la Grande Mosquée de Paris est une occasion d’honorer le passé, mais il doit aussi être un moment de projection vers l’avenir. L’idée que les mosquées d’Europe doivent être neutres, indépendantes et libérées de toute instrumentalisation étrangère n’est pas un rejet de l’histoire. Au contraire, elle constitue l’accomplissement du message intemporel de l’islam lui-même. La mosquée est, et a toujours été, un refuge pour le cœur, non un échiquier pour les États.

Il est temps que les gouvernements européens, en véritable concertation avec leurs communautés musulmanes, mettent en place des politiques claires afin de préserver le caractère sacré de ces lieux. Il est également temps que les musulmans d’Europe eux-mêmes fassent un pas en avant et assument pleinement la responsabilité des maisons d’Allah sur ce continent. Ce n’est qu’à cette condition que nos mosquées pourront véritablement devenir des lieux de paix, d’unité et d’islam fraternel, exactement comme l’a imaginé le recteur lors de cette soirée commémorative à Paris.

Photo de 2021

Lors de ma visite officielle en tant que membre d’une délégation belge, j’ai demandé clairement au recteur de faire de la mosquée un lieu de leadership pour la jeunesse européenne, et non un lieu au service d’un seul État.