Sept années à Marseille, cinq volumes de mémoires et un retour organisé comme une réhabilitation : Saïd Sadi revient en Algérie avec ses récits, ses silences et un bilan politique que le cérémonial ne suffira pas à effacer.
Saïd Sadi : un retour, trois questions ouvertes
Il reviendra donc.
Le 31 juillet, Saïd Sadi doit retrouver Alger après sept années passées en France. Un accueil est annoncé dans son village natal d’Aghribs, avec repas, chants et prises de parole. Tout semble préparé pour le retour solennel d’un ancien dirigeant que ses proches voudraient installer dans la posture du sage, du mémorialiste et de la conscience démocratique nationale.
Mais avant les chants, une première question mérite d’être posée.
De quoi Saïd Sadi a-t-il vécu pendant sept années en France ?
Installé à Marseille depuis 2019, l’ancien président du RCD n’est publiquement présenté ni comme salarié d’une institution, ni comme titulaire d’un poste universitaire permanent, ni comme dirigeant d’une activité professionnelle connue. Il s’est surtout consacré à la rédaction de ses mémoires et à des conférences.
Écrire est un travail. Publier peut produire des droits d’auteur. Ancien médecin, député et chef de parti, Saïd Sadi peut aussi disposer d’une retraite, d’économies ou de revenus privés parfaitement licites.
Mais précisément : lesquels ?
Quels revenus lui ont permis de résider durablement à Marseille ? Ses livres ont-ils suffi ? Percevait-il une retraite, des indemnités, des revenus patrimoniaux ou un soutien familial ? Qui finançait ses déplacements, ses conférences et la promotion de ses ouvrages ?
Poser ces questions n’est pas accuser. C’est réclamer à un ancien responsable public la transparence qu’il a si souvent exigée des autres.
Saïd Sadi a passé sept ans à raconter l’Algérie. Il serait légitime qu’il raconte aussi les conditions matérielles dans lesquelles ce récit a été produit.
Il revient avec cinq volumes, des discours et une réputation entretenue. Mais il revient aussi avec des silences.
Le premier concerne ses moyens d’existence.
Le second concerne son bilan.
Le troisième concerne sa relation à ce peuple qu’il a souvent prétendu éclairer, mais auquel il a rarement accordé le droit de choisir sans être corrigé, encadré ou placé sous la tutelle de gardiens autoproclamés de la République.
Sauver la démocratie en suspendant les urnes
La trajectoire de Saïd Sadi reste indissociable de janvier 1992.
Après la victoire du Front islamique du salut au premier tour des élections législatives de décembre 1991, l’armée interrompit le processus électoral. Le président Chadli Bendjedid fut poussé vers la sortie, le second tour annulé et l’Algérie précipitée dans une décennie de violence.
Les uns parlent de sauvegarde républicaine.
Les autres de coup d’État.
Saïd Sadi et le RCD ne furent pas de simples spectateurs. Ils soutinrent l’interruption du processus, au nom de la nécessité de barrer la route à une formation soupçonnée de vouloir abolir ensuite le pluralisme.
Le danger islamiste était réel. Les ambiguïtés du FIS sur les libertés, les droits des femmes et l’alternance nourrissaient des craintes légitimes.
Mais reconnaître ce danger n’oblige pas à absoudre ceux qui acceptèrent que l’armée ferme brutalement la parenthèse électorale.
Le paradoxe demeure : prétendre sauver la démocratie en annulant une élection, combattre l’autoritarisme religieux en renforçant l’autoritarisme militaire, défendre les libertés en confiant l’avenir du pays aux appareils de sécurité.
Ce choix ne fut pas une simple erreur tactique. Il contribua à légitimer une doctrine dont l’Algérie n’est jamais véritablement sortie : lorsque le peuple vote mal, le pouvoir profond se réserve le droit de corriger son vote.
Saïd Sadi s’est ainsi trompé de peuple.
Non parce que les Algériens auraient dû accepter le projet islamiste, mais parce qu’il a semblé considérer qu’ils ne pouvaient être citoyens qu’à la condition de choisir conformément à la vision d’une élite se proclamant moderniste.
Le démocrate à l’ombre des casernes
Dans les années 1990, l’Algérie fut divisée entre dialoguistes et éradicateurs.
Les premiers estimaient qu’aucune sortie de crise ne pouvait être trouvée sans solution politique. Les seconds privilégiaient l’élimination militaire et sécuritaire de l’islamisme armé.
Saïd Sadi devint l’une des figures civiles les plus étroitement associées à ce second courant.
Le mot « éradicateur » fut parfois utilisé de manière polémique. Mais il désignait une culture politique réelle : la conviction que l’État sécuritaire, même brutal et opaque, constituait un moindre mal face à l’islamisme.
C’est là que se trouve la contradiction centrale du personnage.
Saïd Sadi parlait le langage des droits humains, de la laïcité, de l’émancipation et de l’amazighité. Ces engagements existent et ne doivent pas être niés.
Mais ils ne sauraient servir de certificat d’innocence politique.
La démocratie ne se mesure pas seulement à la noblesse des valeurs proclamées. Elle se mesure au comportement adopté lorsque l’adversaire est en position de gagner. Elle se mesure à la capacité de défendre les principes lorsque l’État invoque l’urgence, la stabilité ou le salut national.
Sur ce terrain, son bilan reste lourdement contestable.
Beaucoup de paroles, peu d’héritage
Pendant plus de vingt ans, Saïd Sadi a dirigé ou incarné le Rassemblement pour la culture et la démocratie.
Fondé en 1989, le RCD se voulait social-démocrate, laïque, moderniste et défenseur de l’amazighité. Il rassembla des cadres, des universitaires et une partie des élites urbaines et kabyles.
Mais il ne devint jamais une véritable force populaire nationale.
Le problème ne fut pas seulement électoral. Dans un système verrouillé, de nombreux partis furent marginalisés, manipulés ou étouffés.
Le problème fut aussi celui de la relation au peuple.
Le RCD donna souvent l’impression de parler à l’Algérie depuis une position de surplomb : une avant-garde instruite expliquant à une société jugée conservatrice, religieuse ou insuffisamment moderne ce qu’elle aurait dû penser.
Cette posture permit de produire des discours brillants.
Elle ne permit pas de construire une majorité.
Saïd Sadi fut candidat à la présidentielle de 1995. Son parti obtint 19 sièges aux législatives de 1997. Le RCD entra ensuite dans le gouvernement de coalition constitué sous Abdelaziz Bouteflika, avant de le quitter en 2001, dans le contexte sanglant du Printemps noir.
Cette participation au pouvoir reste une page embarrassante.
Comment prétendre incarner une rupture démocratique après avoir accepté de gouverner sous Bouteflika, installé au terme d’un scrutin dont les autres candidats s’étaient retirés en dénonçant les conditions ?
Comment se présenter comme l’opposant irréductible d’un système auquel son parti a fourni des ministres ?
Les défenseurs de Saïd Sadi diront que la participation institutionnelle devait permettre des réformes de l’intérieur.
Le résultat est connu.
Le système absorba ses alliés temporaires, poursuivit sa trajectoire autoritaire et abandonna au RCD le rôle inconfortable d’une opposition qui avait accepté de partager la table du pouvoir.
Le Printemps noir révéla l’impasse. Alors que des dizaines de jeunes Kabyles étaient tués par les forces de sécurité, le parti dut quitter le gouvernement.
La rue venait rappeler une vérité simple : un appareil autoritaire ne devient pas démocratique parce que quelques opposants acceptent d’y entrer.
Un micro-parti au poids national marginal
Les chiffres électoraux réduisent le récit du grand parti démocratique à des proportions beaucoup plus modestes.
En 1997, le RCD obtint environ 4,2 % des suffrages et 19 sièges. Le Parti des travailleurs de Louisa Hanoune recueillit moins de 2 % et quatre sièges.
En 2007, le RCD obtint 192 490 voix, soit 3,36 % des suffrages valides, et conserva pourtant 19 députés. Rapporté à plus de 18 millions d’inscrits, son résultat représentait à peine 1 % du corps électoral.
Le Parti des travailleurs obtint cette année-là 291 312 voix, soit 5,09 % des suffrages valides et 26 sièges. Rapporté à l’ensemble des inscrits, cela représentait environ 1,5 %.
En 2012, le Parti des travailleurs recueillit environ 283 000 voix, soit 3,7 % des suffrages valides et 24 sièges. Cela représentait à peine plus de 1 % du corps électoral.
En 2017, le RCD tomba à neuf sièges et le Parti des travailleurs à onze.
Le constat est difficile à contourner.
Le RCD n’a jamais été un grand parti national. Son meilleur score législatif se situe autour de 4 %. Dans l’un des scrutins les plus documentés, il ne mobilisa qu’environ un inscrit sur cent.
Le Parti des travailleurs présente un profil voisin : une dirigeante omniprésente, une visibilité médiatique considérable, des groupes parlementaires parfois importants, mais une audience électorale représentant généralement une fraction minime du corps électoral.
Ces formations ne furent pas entièrement artificielles. Elles avaient de vrais militants, des appareils, des bastions et des électeurs sincères.
Mais leur poids institutionnel et médiatique fut manifestement supérieur à leur poids populaire.
C’est là que surgit la question du pluralisme administré.
Dans un régime fermé, les petits partis autorisés peuvent remplir une fonction utile. Ils donnent l’image d’une Assemblée pluraliste, occupent l’espace médiatique, canalisent certaines contestations et permettent au pouvoir de se présenter comme arbitre entre plusieurs courants.
Le RCD apportait au décor institutionnel une caution moderniste, laïque et amazighe.
Le Parti des travailleurs apportait une caution sociale, ouvrière et révolutionnaire.
D’autres formations fournissaient la caution islamiste, nationaliste ou libérale.
Le régime pouvait ainsi exposer une mosaïque de sigles sans accepter une véritable alternance.
Il serait imprudent d’affirmer sans preuve que ces partis vivaient exclusivement de financements occultes. Mais leur survie institutionnelle pose une question politique majeure : comment des formations représentant une proportion aussi faible de la population ont-elles pu bénéficier pendant des décennies d’une visibilité, de ressources, de sièges et d’un statut sans commune mesure avec leur capacité réelle de mobilisation ?
En démocratie, un petit parti peut être légitime.
Dans un système autoritaire, il peut aussi devenir un élément du décor.
Le RCD de Saïd Sadi et le Parti des travailleurs de Louisa Hanoune ont longtemps vécu dans cette ambiguïté : assez opposants pour servir de preuve au pluralisme officiel, jamais assez puissants pour menacer sérieusement l’architecture du régime.
Les chiffres ne disent pas que leur vote était nul.
Ils disent quelque chose de plus précis : derrière le bruit médiatique, les postures historiques et les grands discours, leur implantation nationale est toujours demeurée marginale.
Une carrière bâtie sur le commentaire
Saïd Sadi a beaucoup parlé.
Il a commenté les crises, dénoncé les dérives du régime, alerté sur l’islamisme, défendu l’amazighité, critiqué les élites et expliqué les échecs de l’Algérie.
Mais que reste-t-il concrètement de son action ?
Quelle réforme durable porte son nom ?
Quelle institution a-t-il bâtie ?
Quel compromis national a-t-il rendu possible ?
Quelle génération politique a-t-il préparée ?
Quel ancrage populaire a-t-il laissé ?
Le RCD existe toujours, mais son influence nationale demeure limitée. Il n’a pas réussi à dépasser durablement son implantation régionale ni à transformer son discours moderniste en projet capable de parler aux classes populaires, aux habitants du Sud, aux ouvriers, aux chômeurs et aux jeunes des périphéries.
Saïd Sadi a souvent donné l’impression de vouloir éduquer le peuple plutôt que de le représenter.
Il a produit des diagnostics, des discours, des mémoires et des formules.
Mais la politique ne se résume pas à l’art du commentaire.
Elle se juge à la capacité de construire des institutions, de former des cadres, d’élargir une base sociale, de produire des réformes et de transmettre autre chose qu’un nom et une bibliothèque.
À cette aune, le bilan paraît maigre.
Le retour au moment du reflux
Le calendrier de ce retour n’est pas politiquement neutre.
Saïd Sadi avait quitté l’Algérie en 2019, alors que le Hirak bouleversait l’ordre établi. Il revient sept ans plus tard, dans un pays où l’élan populaire a été réduit, où l’espace politique reste étroit et où les réflexes policiers et administratifs ont repris une place dominante.
Cela ne signifie pas que son retour aurait été organisé par le pouvoir ni qu’il serait porteur d’une mission particulière.
Rien ne permet de l’affirmer.
Mais la coïncidence mérite d’être interrogée.
Il revient dans une Algérie qui ressemble davantage à l’environnement politique dans lequel il a longtemps évolué : un système fermé, une vie partisane affaiblie, des citoyens maintenus à distance des centres de décision et une administration sécuritaire présentée comme l’ultime rempart contre le chaos.
Son retour intervient alors que le tout-sécuritaire semble redevenir une grammaire dominante de la vie publique.
L’Algérie officielle parle de stabilité, de souveraineté et de menaces extérieures. Le débat se réduit. Le pluralisme s’affaiblit. La société civile s’épuise. Les partis peinent à exister autrement que dans les marges tolérées.
Dans ce paysage, le retour d’une figure des années 1990 apparaît moins comme une rupture que comme une restauration symbolique.
Le décor a changé.
La logique demeure.
La bataille des mémoires
Saïd Sadi entend désormais appartenir à l’histoire.
Ses cinq volumes de mémoires constituent une vaste entreprise de justification, de transmission et de mise en scène de soi.
Tout responsable politique a le droit de raconter sa version.
Mais les mémoires d’un acteur ne sont jamais l’Histoire elle-même.
Elles en sont une pièce intéressée.
À force de se présenter comme un homme lucide entouré d’aveugles, comme un démocrate assiégé simultanément par les islamistes et le régime, Saïd Sadi risque de transformer son parcours en légende personnelle.
Or son itinéraire fut plus ambigu.
Il fut un acteur important du combat amazigh.
Il défendit la laïcité dans un environnement où cette position exigeait du courage.
Il contribua à faire émerger des débats que le régime avait longtemps étouffés.
Ces apports existent.
Mais il fut aussi le représentant d’une opposition incapable de se détacher entièrement des appareils qu’elle prétendait combattre.
Il cautionna l’interruption du processus électoral en 1992.
Son parti participa au gouvernement de Bouteflika.
Son influence réelle resta limitée.
Il analysa beaucoup le peuple.
Il le convainquit rarement.
Rentrer n’est pas être absous
L’Algérie n’a pas besoin de ressusciter les batailles figées des années 1990.
Elle n’a pas besoin qu’on lui impose encore le faux choix entre l’autoritarisme militaire et l’autoritarisme religieux.
Elle n’a pas besoin d’anciens responsables revenant distribuer, depuis le tribunal de leurs mémoires, les certificats de démocratie et de modernité.
Elle a besoin d’une génération capable de regarder en face les fautes de tous les camps : celles des islamistes qui rêvaient d’une société soumise, celles du régime qui confisqua les institutions et celles des démocrates qui crurent pouvoir s’abriter derrière les chars sans perdre leur âme.
Saïd Sadi revient dans son pays.
C’est son droit.
Aucun Algérien ne devrait être condamné à l’exil pour ses opinions.
Mais rentrer au pays n’est pas rentrer dans l’innocence.
On peut organiser des chants, dresser des tables et célébrer le retour de l’enfant d’Aghribs.
On peut publier d’autres livres et multiplier les conférences.
On ne pourra pas effacer les questions qui traversent sa carrière.
Comment un homme qui prétendait faire confiance à la démocratie a-t-il pu accepter que le suffrage soit suspendu ?
Comment un opposant au système a-t-il pu participer à un gouvernement présidé par Abdelaziz Bouteflika ?
Comment un dirigeant ayant parlé pendant des décennies au nom de la modernité a-t-il échoué à construire une véritable majorité politique ?
Comment un parti pesant parfois à peine 1 % du corps électoral a-t-il pu occuper si longtemps une place médiatique et institutionnelle aussi importante ?
Et comment un ancien responsable public ayant vécu sept années en France peut-il revenir sur la scène nationale sans éclaircir les conditions matérielles de ce long séjour ?
Le véritable bilan de Saïd Sadi tient dans ces contradictions.
Celle d’un démocrate qui se méfia du verdict des urnes.
Celle d’un opposant qui accepta de gouverner avec le régime.
Celle d’un intellectuel qui produisit beaucoup de paroles, mais peu d’héritage politique concret.
Avant de demander à l’Algérie de l’écouter une nouvelle fois, Saïd Sadi devrait commencer par répondre aux questions les plus simples : de quoi a-t-il vécu, qui l’a soutenu, que reconnaît-il de ses erreurs et au nom de quelle œuvre concrète revient-il aujourd’hui réclamer une place dans le récit national ?
Car un retour ne vaut pas réhabilitation.
Et une autobiographie ne vaut pas absolution.
Sur lanation.net



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