Par Hicham ABOUD

La nouvelle est tombée cet après-midi tel un couperet : Ayoub Aïssiou a été remis en liberté par la justice espagnole. Après quarante et un jours de détention, l’ancien patron de la chaîne Algérie One quitte la prison de Brians 1, où il était incarcéré depuis son interpellation, le 25 juillet dernier, à l’aéroport de Barcelone-El Prat.

Cette décision constitue une première victoire judiciaire pour Ayoub Aïssiou et sa défense. Mais elle représente surtout un échec retentissant pour le régime algérien, qui avait fait de son arrestation et de son extradition une affaire d’État.

Il convient toutefois de préciser que cette remise en liberté ne signifie pas nécessairement que la procédure d’extradition est définitivement close. La bataille judiciaire peut se poursuivre devant l’Audiencia Nacional. Mais, politiquement, le camouflet est déjà considérable : malgré les pressions exercées et les moyens mobilisés, Alger n’a même pas réussi à maintenir Ayoub Aïssiou derrière les barreaux jusqu’à l’examen définitif de sa demande.

Alger avait fait de son extradition une priorité absolue
Rarement le régime algérien aura déployé autant d’énergie pour obtenir la remise d’un ressortissant installé à l’étranger. Depuis l’arrestation d’Ayoub Aïssiou, les relais médiatiques du pouvoir se sont livrés à une campagne d’une rare violence, multipliant les accusations, les insinuations et les récits les plus extravagants.

La presse officielle et parapublique l’a successivement présenté comme un fugitif, un conspirateur, un agent de puissances étrangères et même comme un homme lié à des « cercles sionistes » et au « Makhzen ». Ce déchaînement constituait déjà l’aveu que le dossier dépassait largement le cadre d’une procédure pénale ordinaire.

Si Ayoub Aïssiou n’avait été recherché que pour des infractions financières, pourquoi mobiliser tout l’appareil de propagande du régime ? Pourquoi transformer une procédure d’extradition en campagne politique nationale ? Pourquoi déployer autant d’efforts diplomatiques auprès de Madrid ?

La réponse est évidente : Alger voulait faire de son extradition un exemple. Il fallait montrer à tous ceux qui ont quitté le pays qu’aucune frontière européenne ne pouvait les protéger de la vengeance du pouvoir algérien.

La justice espagnole vient de porter un premier coup sérieux à cette démonstration de force.

Une visite de Tebboune à Madrid en préparation
La libération d’Ayoub Aïssiou intervient le jour même où Africa Intelligence révèle qu’Abdelmadjid Tebboune prépare une visite officielle à Madrid, prévue au mois d’octobre. Selon la publication spécialisée, les équipes des dirigeants algérien et espagnol négocient actuellement la date et le contenu de ce déplacement, après la visite de Pedro Sánchez à Alger, le 20 juillet dernier.

La préparation de ce voyage ne prouve pas, à elle seule, qu’il aurait été organisé exclusivement autour du dossier Aïssiou. Les relations entre les deux pays englobent naturellement d’autres enjeux : le gaz, le commerce, la coopération sécuritaire et la question migratoire.

Il serait toutefois naïf de croire que l’extradition d’Ayoub Aïssiou n’occupait pas une place importante dans les discussions entre Alger et Madrid. Son arrestation est intervenue cinq jours seulement après la visite de Pedro Sánchez à Alger. Depuis, les autorités algériennes ont traité le dossier comme une priorité politique et diplomatique.

Alger pensait manifestement pouvoir transformer le rapprochement avec Madrid en levier judiciaire. Le régime comptait sur le poids du gaz, des contrats commerciaux et de la coopération migratoire pour obtenir ce qu’il considère comme la livraison d’un homme en fuite.

Mais l’Espagne demeure un État de droit. Et dans un État de droit, ce ne sont ni les présidents, ni les généraux, ni les fournisseurs de gaz qui dictent leurs décisions aux magistrats.

Une nuit blanche au palais d’El Mouradia
À Alger, le désarroi doit être immense.

Abdelmadjid Tebboune, Saïd Chengriha et leur cour de courtisans passeront sans doute une nuit particulièrement agitée. Ils avaient présenté l’arrestation d’Ayoub Aïssiou comme une victoire de leurs services et comme la preuve que les personnes recherchées par l’Algérie ne pourraient plus leur échapper.

Ils avaient déjà vendu la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

Ayoub Aïssiou devait être ramené menotté à Alger, exhibé devant les caméras et enfermé pour de longues années. Son extradition devait servir la propagande du régime et renforcer le climat de peur parmi les Algériens établis à l’étranger. Elle devait aussi permettre aux services de sécurité de l’interroger sur ses relations, ses affaires et les secrets accumulés durant ses années de proximité avec certains cercles du pouvoir.

Ce scénario vient de subir un sérieux coup d’arrêt.

La justice espagnole a rappelé à Alger une vérité que ses dirigeants refusent obstinément d’admettre : un mandat d’arrêt émis par la justice algérienne ne constitue pas un ordre adressé aux tribunaux européens. Il doit être examiné à la lumière du droit espagnol, des conventions internationales et des garanties fondamentales dont doit bénéficier toute personne menacée d’extradition.

Le régime victime de sa propre réputation
L’échec algérien ne s’explique pas seulement par la stratégie de la défense. Il résulte aussi de la réputation désastreuse que le pouvoir s’est lui-même construite.

Les arrestations arbitraires, les procès expéditifs, les lourdes condamnations prononcées par contumace, la détention d’opposants et de journalistes ainsi que l’instrumentalisation politique des accusations de terrorisme ou d’atteinte à la sûreté de l’État ont fini par ruiner la crédibilité internationale de la justice algérienne.

Lorsque ce régime réclame l’extradition d’un ressortissant, les juridictions européennes ne peuvent ignorer le contexte dans lequel cette demande est formulée. Elles doivent s’interroger sur l’indépendance des tribunaux algériens, les conditions de détention et les risques de traitements contraires aux droits fondamentaux.

Alger récolte aujourd’hui ce qu’il a semé.

À force d’utiliser la justice comme un instrument de règlement de comptes, le régime a fini par rendre suspectes jusque dans les tribunaux étrangers les procédures qu’il présente comme strictement pénales.

Le droit ne se négocie pas contre du gaz
La remise en liberté d’Ayoub Aïssiou adresse enfin un message clair aux dirigeants algériens : l’Europe ne peut devenir le prolongement de leurs prisons.

Le gaz algérien, la coopération migratoire et les promesses de contrats ne doivent jamais servir de monnaie d’échange contre un justiciable. Une extradition ne se négocie ni dans les palais présidentiels ni autour d’une table de coopération économique. Elle se décide devant des magistrats indépendants.

En libérant Ayoub Aïssiou, la justice espagnole vient de rappeler cette frontière essentielle.

La bataille judiciaire n’est peut-être pas encore terminée. Mais la bataille politique, elle, vient de connaître un tournant majeur. Le régime algérien voulait une extradition spectaculaire ; il obtient une libération tout aussi spectaculaire. Il voulait afficher sa puissance ; il expose ses limites. Il voulait inspirer la peur ; il vient de révéler son impuissance face à une justice indépendante.

Ayoub Aïssiou est libre. À Alger, Tebboune, Chengriha et leurs serviteurs encaissent un cinglant revers.

Par Hicham ABOUD