Par Harkati Hichem,
Le récent affrontement sportif entre l’Algérie et la République démocratique du Congo a ravivé, au-delà du simple enjeu footballistique, une mémoire politique et historique profonde. Car entre Alger et Kinshasa, les liens ne se mesurent pas seulement en buts ou en victoires, mais en combats partagés, en sacrifices communs et en idéaux panafricains incarnés par une figure majeure : Patrice Lumumba.
Premier ministre du Congo indépendant, Lumumba occupe une place singulière dans l’imaginaire algérien. Son nom y résonne comme celui d’un frère de combat, tombé pour la même cause : l’émancipation totale de l’Afrique face à l’ordre colonial.
Alger, capitale des luttes anticoloniales
Au début des années 1960, Alger n’était pas seulement une capitale politique fraîchement libérée du joug français ; elle était devenue un phare pour tous les mouvements révolutionnaires du continent. Amílcar Cabral la qualifiait alors de « Mecque des révolutionnaires ». L’Algérie indépendante, forte de sa victoire contre l’une des plus grandes puissances coloniales, offrait soutien, tribune et espoir à ceux qui luttaient encore.
Pour Lumumba, la révolution algérienne et le Front de Libération Nationale représentaient un modèle absolu de détermination. Il voyait dans l’indépendance de l’Algérie une étape décisive, presque fondatrice, de la libération globale du continent africain. Sans Alger libre, pensait-il, l’Afrique resterait inachevée.
Frantz Fanon, trait d’union entre Alger et le Congo
Impossible d’évoquer cette relation sans rappeler le rôle central de Frantz Fanon. Psychiatre, penseur et militant engagé aux côtés de la révolution algérienne, Fanon fut l’un des premiers intellectuels à comprendre que le destin de l’Afrique se jouerait au Congo. Sa rencontre avec Lumumba lors de la Conférence des peuples africains à Accra, en 1958, scella une convergence politique et idéologique majeure.
Sous son impulsion, le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne apporta à Lumumba un appui diplomatique et stratégique face aux manœuvres coloniales, aux ingérences étrangères et à la sécession du Katanga. Fanon percevait clairement que la chute du Congo indépendant signifierait un recul historique pour toute l’Afrique.
La Rue Patrice-Lumumba : une mémoire inscrite dans la ville
À Alger, la mémoire de Lumumba ne relève pas du discours abstrait. Elle est gravée dans l’espace urbain. À deux pas de la Grande Poste, la Rue Patrice-Lumumba rappelle quotidiennement aux Algérois ce lien indéfectible. Ce n’est pas un simple hommage toponymique, mais un acte politique fort.
À l’époque où les puissances occidentales diabolisaient Lumumba, l’Algérie fut parmi les premiers États à le reconnaître comme un martyr de la liberté africaine. Ce choix symbolique traduit l’ancrage profond du lumumbisme dans la conscience politique algérienne.
Un héritage vivant, du politique au sportif Aujourd’hui encore, cet héritage irrigue les relations entre l’Algérie et la RDC. Lorsque les Fennecs croisent les Léopards sur un terrain de football, l’affrontement se déroule dans un climat de respect mutuel, hérité des luttes partagées des années de feu, entre 1954 et 1962.
Au-delà du sport, les deux nations continuent de partager une même quête de souveraineté et de dignité. Un idéal pour lequel Patrice Lumumba a payé le prix ultime, et que l’Algérie, fidèle à son histoire, continue de reconnaître comme une part indissociable de sa propre mémoire révolutionnaire.
Son assassin arrêté à Alger
Le destin a voulu que Moïse Tshombé l’assassin de Patrice Lumumba soit définitivement rattrapé par l’histoire au milieu des années 1960.
En mars 1967, un tribunal congolais le condamne à mort par contumace lors du procès dit Tshipola. Il lui est reproché d’avoir proclamé la sécession du Katanga, d’avoir compromis l’indépendance économique du Congo en tant que Premier ministre en signant les accords belgo-congolais, d’avoir constitué une armée de mercenaires, et d’avoir entretenu la subversion au sein des unités katangaises de l’Armée nationale congolaise dans le but explicite de renverser le nouveau régime.
Le 30 juin 1967, alors qu’il voyage à bord d’un jet BAe 125, l’appareil est détourné vers l’Algérie. L’opération est menée par l’un de ses proches du monde des affaires, Francis Bodenan, agent travaillant pour le régime de Mobutu Sese Seko et la CIA américaine. Tout porte à croire que ce détournement a été planifié par Mobutu et ses services. Bernardin Mungul Diaka, alors ambassadeur à Bruxelles, aurait été chargé d’en assurer l’organisation — ce qu’il reconnaîtra plus tard à demi-mot. Francis Bodenan confirmera, dans un entretien accordé à Jeune Afrique, avoir agi sur instruction directe du pouvoir zaïrois.
Considéré comme l’un des principaux responsables de l’assassinat de Patrice Lumumba, Tshombé est placé en résidence surveillée par les autorités algériennes, sous le pouvoir de Houari Boumédiène. Le régime de Mobutu réclame son extradition, qui aurait très vraisemblablement conduit à son exécution. Boumediene s’y oppose fermement, déclarant préférer la tenue d’un procès international.
Privé de liberté jusqu’à la fin, Moïse Tshombé meurt en Algérie en juin 1969. La version officielle évoque une crise cardiaque. Son décès, survenu loin de son pays et dans un silence lourd de non-dits, scelle le destin tragique de l’une des figures les plus controversées de l’histoire congolaise postcoloniale.



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