Par Pedro Canales

À la suite des événements survenus au Venezuela et de l’arrestation de Nicolás Maduro afin de le présenter devant la justice américaine pour des accusations liées au narcotrafic et au terrorisme, de nombreux chroniqueurs et analystes politiques estiment que la Maison-Blanche viserait désormais Cuba comme prochain objectif, en répétant une opération policière et militaire similaire. Cette lecture est toutefois loin de la réalité.

Donald Trump cherche effectivement un changement politique à Cuba, et il l’a déclaré ouvertement. Mais il ne souhaite ni un scénario sanglant ni l’effondrement du régime dirigé par le communiste Miguel Díaz-Canel, ce qui pourrait plonger le pays dans une spirale de violence aux conséquences imprévisibles.

Il existe plusieurs raisons qui soutiennent cette hypothèse, ainsi que d’autres qui la contredisent.

Premièrement, Cuba n’est pas un pays suffisamment riche en ressources naturelles, minières ou énergétiques. Bien qu’elle dispose de la cinquième réserve mondiale de nickel et de la troisième de cobalt, cela ne suffit pas à susciter une ambition américaine visant à renverser son gouvernement.

Il est vrai que le nickel et le cobalt sont essentiels à la fabrication des batteries lithium-ion nécessaires à la transition énergétique. Toutefois, les États-Unis n’en ont pas besoin en provenance de Cuba, puisqu’ils s’approvisionnent en nickel en Indonésie, premier producteur mondial avec près de la moitié de l’offre globale, ainsi qu’aux Philippines et en Australie. Cuba, de son côté, vend déjà son nickel au Canada, à la Slovénie et, dans une moindre mesure, à la Chine et à l’Union européenne.

Concernant le cobalt, les États-Unis ne dépendent pas non plus du minerai cubain, puisqu’ils disposent de deux principaux fournisseurs, la République démocratique du Congo qui assure 75 pour cent de la production mondiale, et l’Indonésie avec près de 10 pour cent. Ce métal stratégique est également vendu par Cuba au Canada et, à un niveau inférieur, à la Chine.

Les autres richesses naturelles de l’île caribéenne, agricoles, forestières et halieutiques, sont destinées principalement au marché intérieur, tandis que les excédents sont exportés, notamment le tabac et le sucre.

En résumé, les richesses de Cuba ne justifient aucune intervention américaine. Elles ne peuvent être comparées ni au pétrole vénézuélien, ni au canal interocéanique de Panama, ni à l’or du Nicaragua, ni au gaz et aux terres rares algériennes.

Deuxièmement, les liens supposés de Cuba avec le narcotrafic ont régulièrement fait l’objet de polémiques. Il n’existe toutefois aucune preuve irréfutable, du moins publiquement, démontrant que l’île servirait de zone de transit entre les grands pays producteurs d’Amérique latine comme la Colombie, le Mexique, l’Équateur, le Pérou et la Bolivie, et les États-Unis.

Le régime cubain affirme coopérer avec les organismes internationaux compétents dans la lutte contre le trafic de stupéfiants et avoir transmis à plusieurs reprises des informations confidentielles à la DEA américaine, l’agence chargée de la lutte antidrogue.

L’exécution du général Arnaldo Ochoa Sánchez en 1989 reste dans toutes les mémoires. Son procès, retransmis en direct à la télévision et connu sous le nom de Cause 1, l’avait accusé de narcotrafic, de corruption et de trahison pour sa collaboration avec le cartel colombien de Medellín. Il fut condamné à mort et exécuté.

Plus récemment, plusieurs repentis et chefs mafieux arrêtés par les États-Unis ont affirmé que Cuba a été et demeure un maillon clé du narcotrafic latino-américain à destination du territoire américain. Parmi eux figure Hugo Carvajal, dit « El Pollo », appelé à devenir le témoin principal de l’accusation contre Nicolás Maduro lors du procès prévu à New York. À ce jour, aucune preuve tangible de l’implication cubaine n’a toutefois été présentée, y compris par l’ancien chef du renseignement militaire de Hugo Chávez. Les soupçons existent, mais les preuves font défaut.

Une autre accusation adressée au régime de Díaz-Canel concerne le soutien au terrorisme, à travers l’appui à des luttes armées menées par des factions classées comme terroristes par la nomenclature américaine, contre des gouvernements alliés de Washington ou contre les anciennes puissances coloniales européennes en Asie et en Afrique.

Il est internationalement reconnu que Cuba est passée du rôle de fournisseur de milices et de bataillons militaires à des pays en voie de décolonisation, comme l’Angola, l’Éthiopie, le Zimbabwe, l’Algérie, le Congo et la Guinée-Bissau, puis ultérieurement la Bolivie, le Venezuela, la Colombie, le Pérou, le Guatemala, l’Argentine et la République dominicaine, à une diplomatie de pacification et de résolution des conflits armés par le dialogue. Ce fut notamment le cas en Colombie, lorsque La Havane accueillit en 2016 les négociations entre les FARC et le gouvernement de Bogotá, et continue encore aujourd’hui à tenter de rapprocher les positions entre le gouvernement colombien et l’ELN.

Cette diplomatie pacificatrice demeure cependant entachée par la présence de plusieurs centaines de militaires et de conseillers du renseignement envoyés par La Havane au Venezuela, dont au moins 32 ont été tués lors de l’assaut des commandos de la Delta Force contre la résidence de Nicolás Maduro, où il fut capturé avec son épouse Cilia Flores. Certains y voient le véritable visage caché du régime cubain, tandis que d’autres estiment qu’il s’agit d’un héritage du passé dont Miguel Díaz-Canel n’a pas pu se défaire.

Quoi qu’il en soit, si dans les années 1960 et 1970 Cuba envoyait des milliers de combattants internationalistes à travers le monde, elle envoie aujourd’hui un nombre bien plus important de médecins, d’enseignants et de techniciens spécialisés dans la reconstruction, actifs au Mexique, au Honduras, au Guatemala, au Brésil et dans les petites nations des Caraïbes.

Ces missions sont également présentes en Afrique et au Moyen-Orient, notamment en Algérie, en Angola, en Afrique du Sud, en Éthiopie, en Tanzanie et au Sénégal, ainsi que dans d’autres pays africains. Elles opèrent aussi dans les riches pays du Golfe comme le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et bien sûr en Asie, en Chine, au Vietnam, au Cambodge et en Azerbaïdjan. Le cas de l’Italie est particulièrement révélateur. Membre du G7, ce pays a accueilli des médecins cubains en Sicile afin de pallier la pénurie de personnel de santé dans cette région marginalisée.

Un autre élément pris en compte à Washington concerne l’aide proposée par Cuba lors de catastrophes naturelles, comme l’ouragan Katrina en 2005. Cette aide a été rendue de manière réciproque par les États-Unis, qui ont soutenu Cuba pour faire face aux dégâts causés par l’ouragan Melissa il y a à peine deux mois. Là où il n’y avait autrefois que des soldats, on trouve aujourd’hui des enseignants et des professionnels de santé, même si dans certains pays, comme le Venezuela, la présence militaire demeure.

Il existe toutefois un facteur essentiel pour comprendre ce que Donald Trump souhaite pour Cuba, à savoir le facteur humain. À Miami, en Floride, vivent encore aujourd’hui la majorité des près de deux millions de Cubains résidant aux États-Unis, dont beaucoup sont nés sur le sol américain et possèdent la nationalité américaine. Certains, minoritaires, sont les héritiers de la Brigade 2506 qui tenta d’envahir l’île en avril 1961 avec le soutien logistique et l’entraînement paramilitaire de la CIA, avant d’échouer de manière retentissante à la baie des Cochons.

La droite cubaine revancharde de Playa Girón, alliée aux mafias de la prostitution et du jeu, a longtemps rêvé de reconquérir l’île et de restaurer l’ancien ordre corrompu. Cette droite existe encore, mais elle n’a aucun poids dans les décisions géopolitiques et ne représente pas la communauté cubano-américaine.

En revanche, un grand nombre de Cubains installés aux États-Unis ont maintenu ou renoué des liens avec leurs familles et amis restés sur l’île, qu’ils visitent et soutiennent régulièrement. L’an dernier, les Cubains de Miami et d’Espagne se sont fortement mobilisés pour envoyer de l’aide à la population cubaine après le passage de l’ouragan Melissa.

Les relations étroites entre les Cubains de l’exil et ceux de l’île n’ont pas d’équivalent, ni en Amérique latine, ni en Amérique centrale, ni même au Mexique, pays dont près de 39 millions de citoyens vivent et travaillent aux États-Unis et contribuent à hauteur de deux milliards de dollars au produit intérieur brut. Le lien humain entre les Cubains et les Cubano-Américains avec leurs proches de l’île est unique.

La preuve en est la participation symbolique et remarquable de Cubano-Américains dans l’entourage du président Donald Trump, notamment le secrétaire d’État Marco Rubio, le conseiller présidentiel Mauricio Claver-Carone, l’ancien ambassadeur Carlos Trujillo, ainsi que les ambassadeurs Peter Lamelas, Kevin Marino Cabrera et Benjamin León Jr, en poste à Madrid. S’y ajoutent des figures influentes comme María Elvira Salazar, Mario Díaz-Balart, Carlos Giménez et le sénateur du Texas Ted Cruz, particulièrement influent, ainsi qu’une douzaine d’autres Cubains occupant des postes importants au sein des différentes administrations fédérales.

La confiance accordée par l’équipe de Donald Trump aux Cubains constitue un élément clé pour comprendre ce que la Maison-Blanche envisage pour l’île caribéenne: une transition négociée et une ouverture pacifique. Certaines sources affirment que Marco Rubio aurait déjà entamé des discussions avec La Havane. La réponse, estiment-elles, doit désormais venir de la capitale cubaine.