Le pôle pénal spécialisé de la Cour d’Alger a rendu, ce mercredi, son verdict dans l’affaire emblématique des malversations ayant entaché la gestion de l’Agence nationale d’édition et de publicité (Agence nationale d’édition et de publicité – ANEP).
Un dossier explosif, symbole des dérives structurelles du système de la publicité publique en Algérie, et de son instrumentalisation au profit de réseaux politiques et médiatiques bien identifiés.
Le procès en appel, impliquant d’anciens hauts responsables du secteur de la communication, s’est soldé par des condamnations à de la prison ferme, confirmant l’existence d’un système organisé de favoritisme et de dilapidation des deniers publics.
Des peines lourdes confirmées pour les principaux mis en cause
La juridiction a confirmé des sanctions pénales significatives à l’encontre des figures centrales du dossier :
- Djamel Kaouane, ancien ministre de la Communication et ex-PDG de l’ANEP, écope de six ans de prison ferme, assortis d’une amende d’un million de dinars.
- Amine Echikr, ancien directeur général de l’agence, est condamné à six ans de prison ferme et à une amende identique d’un million de dinars.
- Hamid Grine, ancien ministre de la Communication sous la présidence de Bouteflika, voit sa peine révisée à la baisse : deux ans de prison ferme et 100 000 dinars d’amende.
Au-delà des peines privatives de liberté, la Cour a ordonné la confiscation de l’ensemble des avoirs bancaires saisis appartenant aux condamnés, consacrant ainsi le caractère financier et patrimonial des infractions retenues.
Réparations civiles : le Trésor public indemnisé
Sur le plan civil, les prévenus ont été condamnés à verser des dommages et intérêts au profit du Trésor public :
- 1 million de dinars pour Djamel Kaouane et Amine Echikr,
- 200 000 dinars pour Hamid Grine,
- 500 000 dinars pour deux autres cadres impliqués dans le dossier, M. Chérif et L. Ammar.
Par ailleurs, cinq autres prévenus, initialement poursuivis dans cette affaire tentaculaire, ont bénéficié d’un acquittement total, faute de preuves suffisantes établissant leur responsabilité pénale directe.
Rappel des faits : la publicité publique comme outil de contrôle politique
L’enquête, ouverte en 2023, portait sur la gestion de la manne publicitaire publique entre 2008 et 2018, période durant laquelle l’ANEP constituait un levier stratégique de contrôle de la presse nationale.
Les investigations menées par la police judiciaire ont mis au jour des « irrégularités graves » dans l’attribution des encarts publicitaires institutionnels, révélant un système structuré reposant sur :
- l’abus de fonction,
- la dilapidation de deniers publics,
- l’octroi d’avantages injustifiés à certains titres de presse,
- le financement de journaux fictifs ou sans lectorat réel,
- et un favoritisme assumé dans la répartition des ressources publicitaires.
La publicité d’État n’était plus un outil d’information, mais un moyen de récompense, de punition et de mise au pas.
Première instance : des peines plus lourdes, un message politique clair
Il convient de rappeler qu’en première instance, le tribunal économique et financier de Sidi M’hamed avait rendu, le 28 octobre 2025, son verdict dans le dossier dit « ANEP 2 », l’une des affaires les plus emblématiques des dérives de la gestion de la publicité publique sous l’ère Bouteflika.
À l’époque :
- Djamel Kaouane avait été condamné à huit ans de prison ferme,
- Hamid Grine à quatre ans,
Amine Echikr à huit ans, tandis que d’autres responsables, dont M. Chérif et B. Ammar, avaient écopé de peines allant de quatre à cinq ans de prison ferme.
Ces condamnations intervenaient alors que le parquet avait requis des peines particulièrement sévères :
dix ans de prison contre Kaouane et Echikr, six ans contre Grine, et entre cinq et sept ans pour les autres prévenus.
Si la Cour d’Alger a consenti à une réduction partielle de certaines peines, l’architecture du dossier, elle, demeure inchangée. Hamid Grine et Djamel Kaouane paient, pour l’essentiel, le prix d’un système collectif solidement enraciné, qui a, durant des années, structuré les rapports obscènes et incestueux entre le pouvoir politique, l’argent public et une presse nationale instrumentalisée.
Avant leur accession aux sommets de l’État, ces deux anciens ministres étaient d’abord des journalistes connus pour leur docilité zélée, leur flagornerie assumée à l’égard du pouvoir et leur proximité notoire avec les services de renseignement. Hamid Grine, en particulier, poussait l’obséquiosité jusqu’à l’excès. À tel point qu’il en vint à renier ses propres écrits, publiés sur le site électronique TSA, qu’il signait prudemment sous le pseudonyme de Ghani Gedoui, comme s’il fallait déjà dissimuler la trace d’une soumission trop voyante.
L’affaire ANEP n’est pas une anomalie. Elle est le miroir fidèle d’un régime où l’information fut longtemps administrée comme une rente, et la loyauté médiatique achetée à coups de dinars publics.



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