L’institution militaire algérienne traverse depuis plusieurs années une phase inédite de turbulence et d’instabilité, devenue particulièrement visible à travers la valse accélérée des nominations et des limogeages au sein des appareils sécuritaires sensibles, en premier lieu la direction de la sécurité de l’armée. Une situation qui résume une crise profonde touchant le cœur du système et révèle l’ampleur de l’improvisation qui caractérise désormais la gestion de l’une des institutions les plus stratégiques de l’État.

La dernière évolution en date est la nomination du général Abbas Ibrahim au poste de directeur central de la sécurité de l’armée, en remplacement du colonel Mahrez Djeribi, resté en fonction à titre intérimaire depuis mars 2023 sans jamais être confirmé officiellement. Une désignation qui n’a pas surpris, tant elle s’inscrit dans une longue série de changements erratiques devenus la norme au sommet de la hiérarchie militaire.

Depuis 2019, pas moins de sept responsables se sont succédé à ce poste en un laps de temps très court. Certains n’y sont restés que quelques mois avant d’être écartés, ce qui traduit un climat de panique et de défiance interne au sein même du pouvoir. Comment une institution censée incarner la stabilité et la sécurité peut-elle être administrée avec un tel degré de désordre?

Plus inquiétant encore, les profils promus à ces fonctions clés sont présentés à l’opinion publique sans la moindre transparence. Aucune biographie, aucun parcours professionnel détaillé, aucune compétence clairement établie. Seulement des communiqués laconiques et des photos officielles, dans un climat de flou total qui alimente les doutes sur les véritables critères de nomination. Des critères qui ne semblent plus reposer sur l’expérience ou le mérite, mais sur l’allégeance aveugle et l’obéissance absolue.

Le cas du général Mahrez Djeribi, maintenu près de deux ans dans une position provisoire, illustre parfaitement cette dérive. Un homme sans réalisations notables, mais qui a conservé son poste grâce à sa docilité totale, dans une institution où la soumission est récompensée et la compétence marginalisée. Aujourd’hui, un nouveau nom surgit presque de nulle part, sans que les Algériens ne sachent qui il est ni ce qui le qualifie pour occuper une fonction aussi sensible.

Ce chaos ne peut être dissocié du contexte général du pays. Crises économiques étouffantes, chute vertigineuse du dinar, pénuries de produits de base, isolement diplomatique et scandales à répétition impliquant les figures du pouvoir. Malgré cela, le régime persiste à brandir son discours habituel sur les prétendues conspirations extérieures et la soi-disant opposition de l’étranger, dans une tentative désespérée de se soustraire à sa responsabilité directe dans cet effondrement.

Plus grave encore, ces pratiques sapent ce qui subsiste de l’image de l’armée dans la conscience collective. Une armée autrefois perçue comme un symbole national, qui a contribué à la construction des routes, à l’aménagement du Sahara, à l’édification du barrage vert et au service des régions reculées délaissées par l’État. Aujourd’hui, elle apparaît aux yeux de nombreux citoyens comme un instrument aux mains d’une clique politique, impliquée dans la corruption, la contrebande et les règlements de comptes.

La manipulation de l’institution militaire ne porte pas seulement atteinte à ses structures internes, elle menace la stabilité même de l’État. Les armées ne se dirigent pas selon une logique de clan, ni ne se construisent sur des loyautés personnelles, mais sur la compétence, la discipline et une doctrine nationale claire. Plus cette trajectoire se poursuit, plus le fossé se creuse entre l’armée et le peuple, avec des conséquences potentiellement explosives.

Dans ce contexte sombre, une question s’impose avec insistance :

jusqu’où le régime est-il prêt à entraîner l’Algérie? Et ses dirigeants mesurent-ils réellement que la destruction de ce qui reste de l’autorité de l’institution militaire revient à jouer avec le feu, au risque de tout consumer?

Seul le temps apportera la réponse, mais une certitude demeure : la poursuite de cette dérive ne peut mener qu’à un effondrement plus profond.