Dans un précédent lourd de conséquences, révélateur d’un glissement inquiétant dans le comportement du pouvoir algérien, les autorités d’Alger ont procédé, le 18 janvier 2026, à la remise de l’avocat et ancien député tunisien Seifeddine Makhlouf aux autorités tunisiennes. Une décision qui a provoqué une vague de colère et d’indignation politique et humanitaire à l’échelle régionale, soulevant de graves interrogations sur l’avenir de l’asile politique et le respect des engagements internationaux à l’ère de la coordination autoritaire transfrontalière.

La décision algérienne ne saurait être réduite à une simple mesure administrative. Elle constitue, selon de nombreuses organisations de défense des droits humains et figures politiques, une violation flagrante du principe de non-refoulement, pilier fondamental du droit international des réfugiés. Seifeddine Makhlouf avait pourtant déposé une demande officielle d’asile auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés en Algérie, fuyant des poursuites judiciaires à caractère politique. Un élément confirmé par plusieurs instances internationales, dont la Commission des droits de l’homme de l’Union interparlementaire. Malgré cela, Alger a choisi de l’extrader, en ignorant délibérément son statut de demandeur d’asile et les obligations juridiques et morales qui en découlent.

Plus grave encore que la décision elle-même, le contexte ayant précédé l’extradition suscite de sérieuses inquiétudes. Makhlouf était détenu depuis octobre 2024 au centre de rétention administrative de Sidi El Houari à Oran, dans des conditions jugées contraires aux normes internationales, et privé d’un accès régulier et effectif au HCR. Des informations concordantes indiquent également qu’il aurait été induit en erreur par les autorités algériennes, lesquelles lui auraient fait croire à un rendez-vous officiel avec le HCR à Alger, quelques jours seulement avant son transfert forcé vers la Tunisie. Une pratique assimilable à une manipulation délibérée et à un abus de pouvoir.

Sur le plan politique, l’affaire Makhlouf s’est imposée comme un révélateur brutal de l’érosion du concept même d’asile politique dans l’espace maghrébin. L’ancien président tunisien Moncef Marzouki a dénoncé ce qu’il a qualifié de « tache indélébile sur le front des autorités algériennes », les accusant d’avoir renoncé à des traditions historiques fondées sur la protection des opposants et le refus de livrer les réfugiés à leurs persécuteurs, même dans les périodes les plus sombres de l’autoritarisme régional. Il a également évoqué une convergence autoritaire entre régimes partageant les mêmes méthodes de répression et d’instrumentalisation de la justice pour neutraliser leurs opposants.

De leur côté, les autorités tunisiennes défendent une version strictement pénale du dossier, affirmant que Makhlouf est recherché pour des condamnations judiciaires liées à des accusations portant sur la sécurité intérieure de l’État. Toutefois, cette distinction entre le pénal et le politique est aujourd’hui largement remise en cause, tant en Tunisie qu’à l’international, dans un contexte marqué par l’affaiblissement de l’indépendance de la justice depuis le 25 juillet 2021. Les charges liées à la sécurité nationale sont de plus en plus perçues comme un outil de répression politique, ce qui confère à toute extradition dans ce cadre une dimension éminemment politique, quels que soient les artifices juridiques invoqués.

Fait tout aussi révélateur, les autorités algériennes ont choisi le silence total. Aucun communiqué officiel n’est venu clarifier la base juridique exacte de cette extradition. S’agissait-il d’une expulsion administrative, d’une extradition judiciaire ou d’une mesure sécuritaire exceptionnelle. Cette opacité n’a fait qu’amplifier la controverse et transformer ce qui aurait dû relever d’une procédure légale transparente en une affaire politique lourde, portant atteinte à l’image de l’Algérie qui s’est longtemps présentée comme un soutien des causes de libération et un refuge pour les persécutés politiques.

L’affaire Seifeddine Makhlouf dépasse largement le sort individuel de l’intéressé. Elle s’inscrit dans une dynamique régionale plus profonde, marquée par la réduction continue des marges de protection des opposants politiques et par la redéfinition de la coopération sécuritaire et judiciaire comme priorité absolue, au détriment des droits fondamentaux. Si cette trajectoire se poursuit, le Maghreb risque de se transformer en un espace fermé où l’exil ne garantit plus aucune protection et où le droit international cesse d’être un rempart effectif contre l’arbitraire étatique.

Ce qui s’est produit n’est pas un incident isolé, mais un signal d’alarme. Il témoigne de l’érosion progressive des mécanismes de protection des droits humains dans la région, sous la pression de calculs autoritaires et de complicités politiques. Le silence et l’alignement institutionnel pourraient ainsi transformer l’asile politique d’un droit universel en une illusion fragile, sacrifiée sur l’autel de la sécurité et de la conservation du pouvoir.

La rédaction / LEMED24