Le communiqué publié par le ministère algérien de la Défense, annonçant « l’élimination de trois contrebandiers armés de nationalité marocaine » près de la frontière algéro-marocaine, a déclenché une vague de controverse et de scepticisme, non seulement en raison de la gravité de l’accusation, mais aussi à cause de la formulation employée et du flou qui l’entoure, marqué par des contradictions ayant sérieusement mis en doute la crédibilité de la version officielle.

L’opération, qui aurait eu lieu dans la région de Ghnama, dans la wilaya de Béchar, relevant de la troisième région militaire, a été présentée comme un guet-apens tendu contre des « éléments armés ayant tenté de s’infiltrer sur le territoire algérien ». Cependant, le communiqué ne mentionne aucune enquête de terrain ultérieure, ni données techniques, ni éléments matériels permettant d’identifier les personnes tuées. Il avance, dès le départ, une conclusion définitive les qualifiant de « contrebandiers marocains », dans une formule que plusieurs observateurs ont jugée plus proche d’une accusation politique préméditée que d’un compte rendu sécuritaire professionnel.

L’absence de preuves matérielles n’a fait qu’accentuer les doutes. Aucune photo des victimes, ni des armes ou des véhicules qu’ils auraient utilisés, n’a été publiée, alors que l’armée algérienne a pour habitude de documenter ses opérations dites « qualitatives » par des images et des vidéos. Le communiqué s’est en outre limité à citer des noms que des pages marocaines ont qualifiés d’inexistants dans les registres de l’état civil, ouvrant ainsi la voie à des interrogations sur l’identité réelle des personnes tuées et sur la crédibilité même du récit.

Les zones d’ombre ne se sont pas arrêtées là. Elles se sont accentuées après la diffusion de la photo d’un individu présenté comme le quatrième élément « interpellé », sans la moindre précision sur le lieu de sa détention, les conditions de son interrogatoire ou les garanties juridiques entourant son cas, renforçant l’impression que la version officielle souffre de graves lacunes.

Même en admettant l’exactitude du communiqué algérien, cet incident remet au premier plan un schéma inquiétant d’usage de la force létale contre des civils traversant les frontières, déjà illustré par plusieurs affaires dramatiques ces dernières années. Parmi elles, celle du jeune Marocain Oussama Hemham, ancien joueur du club Amal d’Al Aroui, tué l’été dernier par des tirs de la marine algérienne après que son embarcation eut dérivé vers les eaux algériennes lors d’une tentative de migration irrégulière depuis la plage de Saïdia. L’affaire avait alors suscité une vive indignation, d’autant que la victime faisait partie d’un groupe non armé ne représentant aucune menace.

L’événement rappelle également le drame de 2023, au cours duquel deux jeunes Marocains possédant la nationalité française, Bilal Kaisi et Abdelali Machouar, ont été tués, tandis qu’un troisième, Ismail Sanabi, a été blessé puis arrêté, après que les forces algériennes ont ouvert le feu sur leur jet-ski entré par erreur dans les eaux algériennes. Malgré leurs tentatives d’explication et leur volonté de faire demi-tour, les autorités ont eu recours aux balles plutôt qu’à des mesures d’avertissement ou d’interception non violentes.

Un autre incident, qui a failli tourner au drame, a révélé le même mode opératoire: un soldat algérien a pointé son arme sur trois jeunes Algériens qui tentaient de rejoindre leur pays depuis le Maroc, croyant qu’ils étaient des Marocains infiltrés, avant qu’un militaire marocain n’intervienne pour clarifier la situation. Les forces algériennes ont alors reculé et les ont remis aux garde-côtes.

Le débat ne s’est pas limité à l’usage de la force meurtrière, mais s’est étendu au traitement des morts, comme dans le cas du joueur de l’Ittihad de Tanger Abdellatif Akhrif, noyé près du détroit, dont le corps a été rejeté sur les côtes algériennes. Malgré les appels humanitaires bouleversants de sa mère, les autorités ont conservé la dépouille pendant plusieurs semaines, ne la restituant qu’après une forte pression médiatique, dans un comportement jugé contraire aux usages humanitaires et diplomatiques.

À la lumière de ces faits, une question centrale se pose quant au respect par l’Algérie de ses engagements internationaux, notamment la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982, qui accorde aux États une souveraineté limitée sur leurs eaux territoriales, sans jamais autoriser l’ouverture du feu sur des civils non armés en l’absence de menace imminente. Le droit international des droits de l’homme rappelle en outre que le droit à la vie est inaliénable, et que tout recours mortel à la force en dehors de ces cadres s’apparente à une exécution extrajudiciaire.

Ainsi, l’incident de Béchar ne semble pas être un simple fait frontalier isolé, mais bien un nouvel épisode d’une longue série d’événements plaçant le comportement sécuritaire algérien sous le regard critique des instances des droits humains et de la diplomatie internationale, tout en relançant les appels à une enquête indépendante et transparente, loin du langage des communiqués politiques et des accusations prématurées.

La rédaction / LEMED24