En Tunisie, les journalistes Mourad Zeghidi et Borhen Bsaïes ont été condamnés, jeudi 22 janvier, à trois ans et demi de prison ferme supplémentaires à l’issue d’un second procès pour « blanchiment d’argent » et « évasion fiscale ». Cette décision prolonge leur détention et repousse toute perspective de libération à court terme.

Les deux hommes avaient déjà été condamnés en appel, en juillet 2024, à huit mois de prison pour des faits liés à l’exercice de leur activité journalistique, notamment pour avoir évoqué les restrictions imposées à certains candidats de l’opposition lors de la campagne présidentielle. Leur nouvelle condamnation s’accompagne d’une amende ainsi que de la confiscation de leurs avoirs financiers et des parts qu’ils détiennent dans plusieurs sociétés, au profit du Trésor public tunisien, selon une source judiciaire citée par l’agence Tunis Afrique Presse.

Les avocats de la défense contestent la sévérité de la peine. Selon Ghazi Mrabet, conseil de Mourad Zeghidi, les poursuites reposent sur des irrégularités fiscales et non sur l’existence de flux financiers suspects. Il estime que les faits reprochés relèvent habituellement de procédures administratives et non pénales.

Mourad Zeghidi, journaliste et chroniqueur franco-tunisien, a été interpellé le 11 mai 2024 à son domicile. Son arrestation est intervenue le même jour que celle de l’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani, arrêtée au siège de l’Ordre national des avocats. Borhen Bsaïes, animateur de l’émission matinale « L’Émission impossible » sur la radio IFM, a également été arrêté ce jour-là, entraînant l’arrêt de ce programme politique très suivi, auquel participaient régulièrement les deux journalistes ainsi que Sonia Dahmani.

Né à Tunis, Mourad Zeghidi a débuté sa carrière dans le journalisme sportif avant de s’orienter vers l’analyse politique à son retour en Tunisie en 2014, dans le contexte de la transition démocratique. Lui et Borhen Bsaïes figurent aujourd’hui parmi les rares journalistes toujours incarcérés dans le pays.

Les deux journalistes avaient initialement été poursuivis pour « diffusion de fausses nouvelles » et « fausses déclarations dans le but de diffamer autrui », sur la base du décret-loi 54, promulgué en septembre 2022 et régulièrement critiqué par les organisations de défense des libertés publiques. Après une condamnation à un an de prison en première instance, leur peine avait été réduite à huit mois en appel. Une libération était attendue début 2025, avant qu’un nouveau mandat de dépôt ne soit délivré en décembre 2024 dans le cadre de l’enquête pour blanchiment d’argent.

Pour leurs avocats, cette nouvelle procédure vise à justifier le maintien en détention. Samir Dilou, qui a eu accès au dossier, souligne que les infractions fiscales invoquées concernent des montants limités et des revenus issus de leur activité professionnelle, et qu’elles ne donnent généralement pas lieu à des peines de prison ferme.

Selon plusieurs observateurs, ces condamnations s’inscrivent dans un contexte politique marqué par une forte pression judiciaire sur les médias. Des journalistes, avocats et militants estiment que ces décisions interviennent en réaction à la couverture médiatique de la campagne présidentielle et aux prises de position critiques de certains journalistes à l’égard du pouvoir.

Si plusieurs professionnels des médias ont été libérés ces derniers mois, notamment Sonia Dahmani en novembre 2025 et Chadha Hadj Mbarek le 14 janvier, les poursuites judiciaires se poursuivent. D’autres figures médiatiques restent concernées par des procédures en cours ou des condamnations, à l’image de Mohamed Boughalleb, condamné en appel début janvier à deux ans de prison.

Les organisations de défense des droits humains et le syndicat des journalistes tunisiens alertent sur une judiciarisation croissante du travail journalistique, fondée sur des textes controversés, qui contribue à un climat d’incertitude et favorise l’autocensure au sein des rédactions.