Ah, Recep Tayyip Erdogan… ce funambule de la morale internationale, ce virtuose du double discours, ce champion toutes catégories du « je dénonce le matin ce que je commerce le soir ». Un héritier fidèle de ses prédécesseurs, à ceci près qu’il a perfectionné l’art du cynisme en y ajoutant une couche de théâtralité ottomane.

Par Hichem ABOUD

Hier, la Turquie votait à l’ONU, sans trembler, contre l’indépendance de l’Algérie. Aujourd’hui, elle s’impose comme l’un des partenaires économiques les plus zélés de ce même pays. La mémoire, chez Erdogan, est une variable d’ajustement : elle s’efface dès qu’un contrat se signe ou qu’un marché s’ouvre.

Hier encore, la Turquie fut le premier pays musulman à reconnaître l’État d’Israël. Aujourd’hui, tout en continuant à entretenir des relations diplomatiques, commerciales et sécuritaires avec Tel-Aviv, Erdogan promet solennellement de « montrer Israël au monde comme un criminel de guerre ». Quel courage… surtout quand on le fait sans rompre la moindre relation, sans rappeler un ambassadeur, sans renoncer au moindre échange économique. La dénonciation à distance, c’est pratique : ça ne coûte rien.

Dans un élan lyrique soigneusement calibré, le président turc s’indigne :

« Ceux qui hier versaient des larmes de crocodile pour les civils tués en Ukraine assistent aujourd’hui silencieux à la mort de milliers d’enfants et de femmes à Gaza. »

Déclaration vibrante… à condition de faire semblant d’ignorer que la Turquie fait précisément partie de ce concert international des indignations sélectives. Erdogan fustige les larmes de crocodile des autres, tout en jurant que les siennes sont authentiques, certifiées halal et garanties sans hypocrisie.

Lors du grand rassemblement pour la Palestine à l’aéroport Atatürk d’Istanbul décor idéal pour une mise en scène grandiose Erdogan tonne, menace, martèle. Il promet d’« afficher Israël comme un criminel de guerre », il répète la formule comme un mantra, sans jamais préciser comment, quand, ni avec quels moyens. Mais l’essentiel n’est pas d’agir : l’essentiel est d’être vu en train de parler.

Il évoque le « Grand Israël », la « carte de la trahison », l’atteinte à l’indépendance de la Turquie elle-même. Rien que ça. Gaza devient soudain une extension directe de la souveraineté turque, et condamner les massacres revient, selon lui, à défendre l’avenir même de la Türkiye. La cause palestinienne sert ainsi de miroir grossissant aux ambitions régionales d’Ankara.

Erdogan va plus loin : le Hamas n’est pas une organisation terroriste, affirme-t-il, au grand dam d’Israël. Là encore, la déclaration fait mouche… mais elle reste sans conséquence concrète. Car dans le même temps, la Turquie continue de traiter avec « l’organisation criminelle » qu’il prétend dénoncer. Le pion, dit-il, sera sacrifié un jour. En attendant, on continue à jouer avec.

Puis vient le grand moment du transfert de responsabilité : Israël commet des crimes de guerre, certes… mais le véritable coupable, selon Erdogan, c’est l’Occident. L’Occident qui manipule, l’Occident qui massacre, l’Occident qui porte l’entière responsabilité de Gaza. Résultat : Israël est à la fois criminel et presque absous, réduit au rang d’exécutant, pendant que l’Occident endosse le rôle du bourreau universel. Une pirouette rhétorique digne des plus grands illusionnistes.

Erdogan convoque l’histoire, les chambres à gaz, Hiroshima, Nagasaki, pour rappeler aux Israéliens ce qu’ils ont subi. Une compassion rétroactive, instrumentalisée, brandie non pas pour défendre une mémoire universelle, mais pour nourrir une posture politique du moment.

Et pendant que le président turc joue au procureur du monde, il omet soigneusement de parler de sa propre politique étrangère, devenue inaudible, affaiblie par l’effondrement économique de son pays, par une inflation galopante, par une crise sociale qui frappe de plein fouet la population turque. Quand l’influence décline, il reste la tribune. Quand l’économie vacille, il reste le verbe. Quand le réel résiste, il reste le spectacle.

Ainsi va Erdogan : tonitruant dans les discours, prudent dans les actes, radical dans les mots, modéré dans les contrats. Un président qui dénonce tout, sauf ses propres contradictions et qui transforme la tragédie des peuples en décor commode pour sa mise en scène politique permanente.