Par Abderrahmane Fares
Le 28 janvier 2026, vingt-quatre heures après la disparition de Djelloul Slama, le régime militaire d’Alger a organisé un spectacle, filmé et diffusé en vidéo.
Des ministres. Des caméras. Un train. Une « première cargaison historique » de minerai de fer quittant Gara Djebilet pour les usines d’Oran.
Le ministre de l’Intérieur Saïd Sayoud, notez bien : pas le ministre de l’Industrie, celui de la Police, a proclamé devant les journalistes : « Ce projet, longtemps attendu, est désormais une réalité. »
Une réalité ?
Regardons de plus près.
Le mensonge des wagons
Regardez les images de l’inauguration. Attentivement.
Ce ne sont pas des wagons de minerai de fer.
Les wagons filmés sont des trémies fermées, des wagons à toiture close avec trappes de chargement par le haut et vidange par le bas. Ce type de wagon transporte du blé, du phosphate, des céréales, des matières en poudre qu’il faut protéger de la pluie.
Capture d’écran de la vidéo diffusée le 28 janvier 2026: Un train filmé en contre-plongée, chargé dans la poussière du désert pour les caméras : une « cargaison historique » soigneusement mise en scène, présentée comme le départ d’une première cargaison de minerai de fer. |
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Le minerai de fer, ce sont des blocs de roche. Des pierres. Des cailloux de plusieurs kilos.
Les wagons de fer sont ouverts sur le dessus, pour le chargement par pelleteuse, et équipés de bennes basculantes, pour vider la cargaison sur le côté.
![]() Train de minerai de fer composé de wagons ouverts, conçus pour le chargement de blocs rocheux par pelleteuse et la vidange latérale, configuration standard utilisée dans l’industrie minière.Crédit photo : Port de Dampier, Australie occidentale, 7 juin 2022, vidéo stock (royalty-free) par lucidwaters. |
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Les wagons de l’inauguration algérienne sont fermés et à vidange par le bas. C’est physiquement impossible. Vous ne pouvez pas charger des blocs de pierre dans une trémie à blé. Les roches ne passent pas.
Le régime a récupéré des wagons à céréales, les a repeints, a ajouté le logo « Gara Djebilet », et les a positionnés pour la photo.
Ce n’est pas un train minier. C’est du cinéma, et encore, avec un mauvais décor.
Le mensonge diplomatique: absence de l’Ambassadeur de Chine.
Relisez l’article officiel. « 100 % compétences algériennes. » « Ressources nationales. »
Pourquoi ce virage nationaliste soudain pour un projet signé avec le consortium chinois CMH et le constructeur CRCC ?
Où est l’ambassadeur de Chine ? Où sont les directeurs de CRCC ?
Pour un projet Nouvelle Route de la Soie de 3,5 milliards de dollars, leur absence est un incident diplomatique majeur. L’ambassadeur coupe toujours le ruban. Toujours.
Sauf quand il boycotte.
Les Chinois ont refusé de cautionner ce spectacle. Ils n’ont pas signé le certificat de réception, pour éviter la responsabilité en cas de déraillement. Ils n’ont pas validé la qualité du minerai, pour éviter d’être associés à un produit invendable.
Le régime clame « 100 % Algérien » pour masquer que son partenaire l’a lâché.
Le mensonge de la physique
Le ministre prétend que la ligne de 950 kilomètres a été « exécutée en moins de deux ans. »
Même la Chine, le constructeur le plus rapide du monde, ne pose pas 1,5 kilomètre de rail lourd par jour dans le désert, avec ponts et signalisation, sans interruption.
Carte du corridor ferroviaire destiné au transport du minerai de fer entre Gara Djebilet, Tindouf, Abadla, Béchar et Oran. Le tracé indique les segments annoncés comme réalisés et les connexions projetées vers le réseau existant, ainsi que les distances approximatives entre les principaux points du parcours. |
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La voie n’est pas finie. Elle n’est pas sécurisée. Elle n’a pas reçu de certificat de conformité technique. Les sources chinoises confirment que CRCC n’a signé aucun Procès-Verbal de Réception Provisoire. En langage contractuel, la ligne est encore légalement un chantier.
Ce n’est pas une ligne ferroviaire. C’est un train fantôme.
Le dernier kilomètre manquant
Admettons que le train arrive à Oran. Comment le minerai arrive-t-il à l’usine Tosyalı ?
Il n’existe pas de voie ferrée entre la gare de fret d’Oran et le complexe sidérurgique de Bethioua.
Pour transporter 50 millions de tonnes par an, vous avez besoin d’un embranchement ferroviaire direct jusqu’au parc à minerai. Cet embranchement n’existe pas.
Sans lui, il faudrait des milliers de camions traversant une grande ville. C’est logistiquement absurde.
Ils ont construit le milieu de la chaîne, les rails dans le désert. Ils ont oublié la fin, la connexion à l’usine.
Ou plutôt : elle n’a jamais été prévue. Parce que le projet n’a jamais été conçu pour fonctionner.
Carte de la région d’Oran montrant les principaux ports (Oran, Arzew, Bethioua) et le complexe sidérurgique de Tosyali Algérie à Bethioua. La carte met en évidence l’absence de liaison ferroviaire directe entre les infrastructures portuaires et industrielles de Bethioua et la gare de fret d’Oran, la distance entre les deux sites étant d’environ 43,5 km. |
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Le mensonge de la chimie
L’article officiel affirme que ce minerai sera « métamorphosé en produits manufacturés dès ce jeudi » à Oran.
C’est chimiquement impossible.
Le minerai de Gara Djebilet contient 0,8 % de phosphore. Les aciéries d’Oran, Tosyalı Algérie, le géant turc, fonctionnent avec des fours à arc électrique et la technologie DRI (Direct Reduced Iron). Ces fours sont des Formule 1 de la sidérurgie. Ils exigent un carburant ultra-pur : moins de 0,05 % de phosphore.
Si vous introduisez le minerai de Gara Djebilet dans ces fours, vous ne produisez pas de l’acier. Vous détruisez les hauts fourneaux.
Ce train ne transporte pas de la richesse. Il transporte des déchets industriels.
Le minerai sera déchargé à Oran. Pris en photo. Puis stocké dans un coin discret. Aucune usine ne l’utilisera. Aucun contrat d’achat n’a été signé. Aucun communiqué de Tosyalı ne confirme une commande commerciale.
C’est une livraison fantôme.
Schéma explicatif du procédé sidérurgique DRI/EAF et de ses contraintes chimiques. Le diagramme compare la teneur en phosphore du minerai de fer de Gara Djebilet (≈ 0,8 %) aux seuils de tolérance des installations DRI/EAF utilisées à Oran (< 0,05 %), montrant que ce minerai ne peut être intégré au procédé sans une déphosphoration lourde préalable. |
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Le mensonge financier
Cette mascarade a lieu 24 heures après le lancement d’un emprunt national « au porteur » de 297 milliards de dinars à 6 %.
Ce n’est pas une coïncidence. C’est une causalité.
Le régime est à sec. Il ne peut plus payer les entreprises chinoises. CRCC exige d’être payée, maintenant.
Alors le régime lance un emprunt, « au porteur », anonyme, parfait pour blanchir l’argent sale des généraux.
Et il lance ce train, pour faire croire au peuple que l’investissement est réel.
Ce train ne transporte pas du fer. Il transporte votre dette.
Ce train roule sur un disparu
Il y a 48 heures, l’économiste Djelloul Slama a été enlevé par la Gendarmerie.
Son crime ? Avoir dit que ce projet ne serait pas rentable avant 53 ans. Avoir appelé Gara Djebilet « un laboratoire à ciel ouvert. »
Le régime ne pouvait pas répondre par des chiffres. Slama avait raison.
Alors ils ont répondu par du spectacle.
Le ministre de la Police a inauguré un train de céréales repeint, roulant sur une voie inachevée, vers une usine qui n’est pas connectée au réseau, pour livrer un minerai que personne ne peut utiliser, financé par un emprunt qui blanchit l’argent des clans.
La presse officielle titre : « Pari tenu ! »
En argot d’escroc, cela se traduit autrement.
« Le pigeon est ferré. »
Et le pigeon, c’est le peuple algérien.
Où est Djelloul Slama ?




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