Par Abderrahmane Fares
Le 1er février 2026, à Relizane, Abdelhak Boucherit, un jeune homme de 26 ans est extrait de son domicile en pleine nuit. Le motif officiel : « contrainte par corps ». Une dette impayée. Une amende oubliée. Le prétexte est grotesque. La réalité est ailleurs.
Abdelhak Boucherit, 26 ans, de Relizane.
Enlevé à son domicile par les services de sécurité algériens le 1er février 2026.
Abdelhak Boucherit n’a pas volé. Il n’a pas tué. Il a commis un crime plus grave aux yeux du Système : il a prouvé que le régime militaire algérien était devenu superflu.

Appel public lancé par la mère d’Abdelhak Boucherit le 1er Février 2026 sur Facebook à la suite de son arrestation, décrivant la détresse, la peur et le manque d’informations de la part des autorités.
Une inondation frappe Hay Satal, quartier populaire de Relizane. Les égouts refluent. L’eau monte. Les familles pataugent dans la boue mêlée d’excréments. Ce n’est pas de la pluie qui envahit les maisons. C’est le réseau d’assainissement qui régurgite. Les « barrakas » se dissolvent. Le Wali est absent. La Protection civile est invisible. Pendant les six premières heures critiques, aucun uniforme. Aucun camion. Aucune sirène.
Dans tout système de pouvoir, le vide appelle le remplissant. Quand l’État se retire, quelqu’un d’autre occupe l’espace. Abdelhak a occupé l’espace.
En 48 heures, ce chômeur de 26 ans a monté une infrastructure parallèle. Il établit un point de collecte stratégique : « Le Batwar », l’ancien abattoir. Accessible. Éloigné des barrages de police. Il gère l’inventaire en temps réel. Phase 1 : matelas, couvertures, pompes à eau. Phase 2 : lait, couches pour le bébé d’Abdelnour, 25 jours, père paraplégique. Phase 3 : repas chauds. Plus de 2 300 rations servies. Il coordonne les jeunes du quartier pour déboucher les canalisations. Il émet des alertes sur les fils électriques submergés. Il impose une règle : « Femmes et enfants d’abord. » Facebook Live devient son centre de commandement. Des milliers regardent. Des centaines obéissent. « Groupe 1, ici. Groupe 2, là-bas. »
Le régime algérien fonctionne comme un cartel. Monopole de la violence. Monopole de la parole. Monopole de l’aide. Quand Abdelhak distribue des matelas, il ne fait pas de la charité. Il achète de la loyauté. Pablo Escobar construisait des stades dans les favelas de Medellín. Même logique. Ceux qui mangent grâce à toi t’obéissent. Ceux qui t’obéissent n’obéissent plus au patron. Le régime algérien a compris. Il a neutralisé le concurrent.
La différence entre un cartel et ce régime militaire ? Le cartel assume sa brutalité. Le régime militaire la légalise avec des lois.
Les textes existent. Votés. Publiés. Appliqués.
Article 78 du Code de procédure pénale, 2025 : garde à vue de dix jours sans avocat. Article 100 : interception des communications sans accord d’un juge. Article 49 bis : gel des avoirs sur simple suspicion. Loi de mobilisation générale : réquisition des personnes et des biens. Dix ans de prison pour refus d’obtempérer.
Abdelhak a collecté des dons ? Financement illicite. Il a filmé la misère ? Atteinte à la sécurité de l’État. Il a critiqué le wali ? Outrage à corps constitué.
Ces lois ne punissent pas le crime. Elles domestiquent le citoyen.
Vous pensez que c’est une dérive ? Une exception ? Lisez le Code de l’Indigénat. Lisez-le ligne par ligne. Puis comparez.
Code de l’Indigénat, 1881 : « Propos offensant vis-à-vis d’un agent de l’autorité, même en dehors de ses fonctions. »
Article 87 bis, 2025 : « Atteinte au moral des troupes » et « menace au front intérieur. »
Abdelhak a critiqué le wali en direct. Même infraction. Même formulation. 140 ans d’écart.
Code de l’Indigénat, 1881 : « Internement pouvant se traduire par une assignation à résidence ou par une détention, sans défense ni possibilité d’appel. »
Article 78, 2025 : Garde à vue de dix jours. Sans avocat. Sans recours.
Abdelhak a disparu dans ce trou noir. Légalement.
Code de l’Indigénat, 1881 : « Corvée » et « réquisition des personnes. »
Loi de mobilisation générale, 2025 : « Réquisition des personnes et des biens. »
Les matelas qu’Abdelhak distribuait appartiennent au régime militaire.
Son aide devient insubordination. Dix ans.
Code de l’Indigénat, 1881 : « Réunion sans autorisation. »
Article 87 bis, 2021 : Criminalisation de toute organisation ou réunion visant à « porter atteinte à la sécurité de l’État » ou à « la stabilité des institutions ».
Abdelhak a coordonné des bénévoles via Facebook Live.
Même délit. Même peine.
Code de l’Indigénat, 1881 : « Séquestre des biens » comme punition collective.
Article 49 bis, 2025 : Gel des avoirs sur simple suspicion.
Le réseau de dons d’Abdelhak devient « financement illicite ».
Les donateurs deviennent suspects.
La France coloniale avait inventé un statut en 1881 : l’indigène. Français de nationalité. Privé de citoyenneté. Corvéable. Internable. Punissable sans procès.
Le régime militaire algérien a recyclé ce statut. L’Algérien de 2025 est algérien de nationalité. Privé de citoyenneté. Corvéable. Internable. Punissable sans procès.
Les colons français appelaient cela « la pacification ».
Les généraux algériens appellent cela « la stabilité ».
Le Code de l’Indigénat de 1881 a été aboli en 1946. Ses rédacteurs sont morts. Ses victimes aussi. Mais son principe juridique est intact en 2026.
Elle a simplement changé de mains.
En 1881, l’Algérien était un indigène gouverné par des Français.
En 2026, l’Algérien est un indigène gouverné par des Algériens.
Le drapeau a changé. Le colonialisme est resté.
L’arrestation nocturne n’est pas une bavure. C’est une procédure.
Objectif 1 : Neutraliser la menace opérationnelle. Abdelhak a démontré qu’un chômeur de 26 ans pouvait gérer une crise mieux que l’appareil d’État. Cette compétence est une arme. Elle doit être confisquée.
Objectif 2 : Sauver la façade. Le wali était absent. Le maire était invisible. Le Croissant-Rouge était inexistant. La Protection civile n’a rien protégé. Tant qu’Abdelhak filmait, leur incompétence était documentée. Sans lui, l’humiliation s’efface.
Objectif 3 : Reprendre le récit. Une fois Abdelhak neutralisé, les caméras officielles peuvent entrer. Les ministres peuvent poser devant les sinistrés. La télévision d’État peut diffuser les images de « l’aide gouvernementale ». Le régime remplace le sauveur par sa propre mise en scène.
Objectif 4 : Couper le centre de commandement. Sans Abdelhak, plus de Live. Sans Live, plus de coordination. Le Batwar se vide. Les bénévoles se dispersent.
Objectif 5 : Cartographier le réseau. Son téléphone contient les numéros des donateurs, des bénévoles, des sympathisants. Dix jours de garde à vue suffisent pour extraire l’information. L’Article 100 permet d’installer des logiciels espions. Ils savent déjà qui a appelé. Qui a donné. Où étaient stockées les provisions.
Objectif 6 : Envoyer un message. Quiconque tente de remplacer le régime subira le même sort. La solidarité est tolérée. L’efficacité est punie.
Le motif officiel, « contrainte par corps », est un chef d’accusation de garage. La tactique de la Stasi. On arrête d’abord. On trouve les accusations ensuite.
Tout comme Djelloul Slama -l’expert financier ayant critiqué le montage financier de Gara Djebilet et disparu le 27 Janvier 2026-, Abdelhak n’a pas appelé à renverser le régime. Il n’a pas fondé de parti. Il a simplement fait ce que le régime militaire refuse de faire : aider les gens.
C’est précisément son crime.
Dans un système où le régime militaire repose sur la domination, l’autonomie devient une menace.
Dans un système où la légitimité n’existe pas, la compétence devient une accusation.
Le régime algérien ne craint pas les opposants. Il craint les remplaçants. Un dissident, on l’emprisonne. Un concurrent, on l’efface.
Le régime a gagné. Pour l’instant. Abdelhak est en cellule. Les Live ont cessé. Le quartier est redevenu silencieux. Mais les égouts sont toujours bouchés. L’eau reviendra. Et la prochaine fois, il n’y aura personne pour distribuer les matelas.
Le Système a choisi. Il préfère que ses citoyens se noient plutôt qu’ils soient sauvés par quelqu’un d’autre. C’est la logique du monopole poussée jusqu’à l’absurde. C’est la définition même d’un régime en phase terminale.
Hay Satal, février 2026. Un chômeur de 26 ans a voulu aider ses voisins. Le régime militaire d’Alger l’a fait disparaître. L’histoire retiendra qu’en Algérie, au XXIe siècle, la solidarité était devenue un délit, comme sous la France coloniale en 1881.



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