Les autorités algériennes continuent d’observer un silence total concernant le sort de Jelloul Salama, ingénieur spécialisé en stratégies économiques et en ingénierie financière, porté disparu après sa participation à une émission télévisée dans laquelle il a exprimé des doutes sur la viabilité économique de la manière dont le pouvoir gère le projet du gisement de fer de Gara Djebilet.
Salama n’est ni une figure de l’opposition, ni un militant politique. Il est connu pour ses analyses économiques objectives et a été à plusieurs reprises invité sur des médias algériens, y compris publics. Pourtant, il a disparu immédiatement après son passage dans une émission-débat sur la chaîne El Hayat. L’épisode, dans lequel il critiquait l’efficacité économique de l’exploitation de Gara Djebilet, a été supprimé de toutes les plateformes de la chaîne, puis remplacé par un autre programme faisant l’éloge du projet et reprenant la version officielle.
Le nouveau rebondissement vient des révélations du journaliste algérien installé en France, Abdou Semmar, fondateur du site Algerie Part, qui affirme que Jelloul Salama a été arrêté et qu’une liste d’accusations a été préparée contre lui. Parmi les charges les plus étonnantes figure le fait qu’il aurait des “origines marocaines”, en plus des accusations de trahison et de collusion avec des parties étrangères, des faits passibles de la peine de mort selon le droit algérien.
Selon Semmar, l’affaire est actuellement entre les mains d’un responsable de la gendarmerie, ayant le grade de colonel, qui aurait personnellement ordonné l’arrestation. Les services de sécurité affirment détenir des informations faisant état de liens “suspects” entre Salama et le Maroc, interprétés comme une collusion avec un “pays ennemi”, sur la base de ses origines familiales.
Toujours d’après ces sources, l’ingénieur serait en garde à vue depuis plus d’une semaine, dans le cadre d’une enquête pour “intelligence avec une puissance étrangère”, une infraction qui peut conduire à la peine capitale.
L’origine de cette affaire remonte aux propos de Salama sur la faible rentabilité du fer extrait de Gara Djebilet. Il a expliqué que les meilleures qualités de minerai de fer sur le marché international se vendent actuellement entre 108 et 112 dollars la tonne, avec un taux de phosphore ne dépassant pas 0,002 %. Or, le minerai de Gara Djebilet contient environ 0,8 % de phosphore, ce qui réduit son prix à une fourchette de 75 à 80 dollars la tonne.
À cela s’ajoutent les coûts de transport vers Oran, qui font baisser le prix d’un à deux dollars par tonne, ainsi qu’environ 20 dollars supplémentaires pour le traitement visant à éliminer le phosphore. Résultat: près de la moitié de la valeur du minerai est perdue avant même son arrivée sur le marché final.
Salama a donc estimé que la vente du minerai à l’état brut n’avait que peu d’intérêt économique et qu’il serait plus judicieux de le valoriser dans des industries de transformation locales. Mais ce raisonnement technique s’est heurté à un dossier hautement politique.
En réalité, le projet de Gara Djebilet dépasse largement le cadre économique. Il s’inscrit dans le conflit politique entre l’Algérie et le Maroc. En 1972, un accord bilatéral a été signé dans le cadre du traité de délimitation des frontières. Il reconnaît que le gisement se situe sur le territoire algérien, mais accorde au Maroc un rôle clé dans l’exportation via un port atlantique.
À cet effet, une société mixte algéro-marocaine devait être créée pour transporter environ 700 millions de tonnes de minerai par voie ferrée jusqu’au port. Les parts devaient être réparties à parts égales entre les deux États, tandis que la pleine propriété du gisement devait revenir à l’Algérie après 60 ans d’exploitation effective.
Malgré cela, Alger a annoncé en 2023 la reprise totale du projet, rompant unilatéralement l’esprit de cet accord.
Conclusion
L’affaire Jelloul Salama illustre comment, en Algérie, une analyse économique peut être assimilée à une atteinte à la sécurité de l’État. Au lieu d’un débat technique fondé sur des chiffres, le pouvoir a répondu par le silence, puis par l’accusation et la répression. Un message clair est ainsi envoyé: dans ce système, dire la vérité peut être considéré comme un acte de trahison.
La rédaction / LEMED24



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