Par : Abderrahmane Fares
Oran, dans les chantiers, les bureaux de promoteurs, les cafés attenants aux tribunaux, jusque dans les parkings et les halls administratifs, une phrase revient avec insistance : « Le maire de Bir El Djir est intouchable. »
Personne ne la formule ouvertement, mais tous savent que les dossiers visant le président de l’APC de Bir El Djir, Rezki Chahreddine (RND), ne s’empilent plus dans un tiroir : ils remplissent plusieurs classeurs.
Et pourtant, aucune procédure n’avance
Selon notre enquête et les témoignages recueillis auprès d’agents communaux, de fonctionnaires judiciaires, de promoteurs immobiliers, toutes les plaintes déposées contre le président de l’APC seraient gelées ou suspendues, sans explication officielle. Ce blocage remonte au mandat de l’ancien Wali d’Oran, Saïd Saayoud, et se poursuit sous son successeur Samir Chibani.

Rezki Chahreddine (RND), Président de l’APC de Bir El Djir avec Abdelmadjid Tebboune
PERMIS DE CONSTRUIRE : UN MARCHÉ PARALLÈLE TARIFÉ
Les promoteurs immobiliers décrivent un système parfaitement rodé : le permis de construire a un prix fixe, oscillant entre 1,5 et 1,8 milliard de centimes (52.000 à 62.000 euros), auxquels s’ajoutent 500 millions de centimes (17.000 euros) pour le certificat de conformité.

Rezki Chahreddine (RND), Président de l’APC de Bir El Djir avec Hasan Solak, Consul général de Turquie à Oran
Un promoteur de Fernandville raconte avoir dû attendre plusieurs jours avant d’être reçu. Une fois face au maire, il affirme s’être vu dire qu’il ne “méritait pas de s’asseoir” car le président de l’APC ne reçoit selon lui que “ceux qui ont 700 milliards et plus (25 millions d’euros)”. L’homme dit avoir fini par négocier son permis à 1,3 milliard de centimes (45.000 euros).
Un autre promoteur, à Bernandville, affirme avoir payé 1,5 milliard (52.000 euros) pour obtenir le sien.
Les riverains, quant à eux, constatent que chaque espace vide se transforme en promotion immobilière, souvent en violation des règles d’urbanisme : bâtiments densifiés, vues obstruées, pressions indirectes poussant certains habitants à vendre et quitter les lieux.
Un exemple illustre cette dérive : le promoteur Gandouci Aissa aurait obtenu un permis pour un immeuble de douze étages dans une zone réglementairement limitée à sept. Selon les témoignages recueillis, un pot-de-vin de 1,5 milliard de centimes aurait été versé, la justice administrative aurait annulé le permis, mais celui-ci aurait été réactivé grâce à une intervention du Wali. Pour les habitants, ce cas résume un système où même une décision de justice peut être ignorée lorsque les intérêts du réseau foncier sont en jeu.
Il y a aussi le cas de Brahim Selami, dit “Salvador”, ce jeune promoteur né en 1993 aurait multiplié les projets immobiliers et les acquisitions en un temps extrêmement court. Il est cité dans plusieurs affaires de délivrance accélérée de permis et associé à des projets tels que : Résidence Pépinière, Salam 1 & 2, Le Coin d’Or (Akid Lotfi), Nassim El Bahr (Belgaid). Nos sources nous ont affirmé qu’il vendrait parfois des logements sans passer par notaire, directement en espèces, exposition au risque juridique pour les acheteurs.
Un autre maillon du circuit: Bourehla Abderrahmane. Employé administratif au Guichet Unique, il est présenté par plusieurs témoins comme un maillon essentiel dans la négociation informelle des autorisations. Malgré un salaire d’environ 30 000 DA (100 euros), il est décrit comme propriétaire de deux véhicules haut de gamme et deux appartements. Sa fonction lui permettrait, selon les témoignages consultés, de filtrer les dossiers et d’indiquer aux promoteurs le “montant à prévoir”.
BLOCAGE, PRESSIONS, RÉATTRIBUTIONS
Ce mécanisme ne se limite pas au secteur immobilier. Plusieurs employés municipaux décrivent des pratiques similaires concernant toutes les autorisations délivrées par l’APC : dossiers d’exploitation, ouvertures d’établissements, agréments, conventions, accès au domaine public. Le scénario est répétitif. Une demande est d’abord instruite normalement et reçoit un avis favorable des services techniques. Puis, sans motif explicite, le dossier se bloque. Une convocation intervient de manière informelle, des conditions implicites sont évoquées, et le requérant comprend que son autorisation dépend d’un arrangement extra-administratif. Lorsque ces conditions ne sont pas remplies, l’autorisation est suspendue, retirée ou non renouvelée. Dans plusieurs cas que nous avons pu consulter, les mêmes autorisations réapparaissent quelques semaines plus tard au bénéfice d’autres opérateurs.
Les entrepreneurs qui ont accepté de témoigner, sous anonymat, affirment tous avoir saisi les tribunaux d’Oran. Ils décrivent la même trajectoire : plaintes déposées, avocats mandatés, numéros de dossier obtenus, puis immobilisation totale de la procédure. Les audiences sont reportées, les dossiers sont mis en attente, les greffes ne communiquent aucune évolution.
Plusieurs parlent d’une « asphyxie procédurale » qui rend la voie judiciaire théorique. Certains disent avoir été avertis informellement que la situation ne se débloquerait pas, quel que soit le fond de leurs revendications.
Les qualifications juridiques présentes dans les dossiers de plaintes contre Rezki Chahreddine (RND) sont pourtant explicites: abus de fonction, violation des règles d’attribution d’autorisations, atteinte à l’égalité d’accès aux marchés publics, détournement de la vocation du domaine public.
Les faits rapportés sont détaillés, documentés, accompagnés de pièces administratives et de correspondances internes. Rien, sur le plan procédural, ne justifie un gel aussi prolongé et homogène de l’ensemble de ces affaires.
Les récits, indépendants les uns des autres, convergent vers le même point : le maire de Bir El Djir. Cette convergence se renforce à la lumière de notre première enquête sur la coopérative Sotravaux, où la manipulation d’autorisations et la délivrance d’actes dépourvus de base légale avaient permis la réalisation d’une fraude estimée à 85 milliards de centimes (3 millions d’euros).
L’IMMUNITÉ OU LA PRISON, LE MAIRE PRÉPARE DÉJÀ LA SUITE
L’environnement politique local semble confirmer le statut particulier du maire. Lors d’un événement officiel récent, le ministre de l’Intérieur Saïd Sayoud aurait publiquement réprimandé plusieurs maires et les aurait renvoyés à la fin de la réunion. Tous sont partis, sauf un : Rezki Chahreddine (RND). Selon plusieurs témoins, Saïd Sayoud lui aurait demandé de rester et l’aurait fait monter dans son propre véhicule aux vitres teintées.
La scène a alimenté les interrogations de nombreux élus présents. D’autres témoins affirment l’avoir vu se rendre à la résidence du Wali avec plusieurs sacs volumineux, remis directement à Sayoud la veille de son départ pour Alger afin d’y occuper un poste ministériel. Ces éléments, rapportés de manière concordante, méritent clarification de la part des autorités.
Des témoignages recueillis auprès de plusieurs sources évoquent une protection active accordée au maire. Des incidents impliquant le comportement et les mœurs de Rezki Chahreddine (RND) auraient été étouffés, et l’ex-Wali est présenté comme le garant de sa stabilité à la tête de l’APC de Bir el Djir.
Selon ces mêmes sources, Saïd Saayoud bénéficierait lui-même d’une part des transactions en espèces issues de ces marges occultes, argent qui aurait servi à l’acquisition d’un appartement à Alicante (Espagne) et d’un autre à Istanbul (Turquie).
Sayoud lui-même étant protégé par une proximité dite “familiale” avec Tebboune, notamment à travers une relation personnelle entre sa fille et Khaled Tebboune. Mais aussi à travers des liens avec des entreprises turques basées à Oran, et directement liées à Khaled Tebboune.
Plusieurs sources affirment que Rezki Chahreddine (RND) prépare déjà une sortie politique lui permettant d’obtenir l’immunité parlementaire. Il vise un siège de sénateur, non pour engager une carrière nationale, mais pour se prémunir d’éventuelles poursuites. En privé, il se vanterait de disposer d’une fortune de plus de 500 milliards de centimes en espèces (17 millions d’euros) et d’être en mesure de supporter une incarcération de 10 ans sans perdre un centime.
Ces propos prennent un relief particulier lorsqu’on examine l’histoire récente de Bir El Djir. En une décennie, trois présidents de l’APC ont été poursuivis et condamnés pour corruption. Le tribunal d’Arzew a d’abord infligé sept ans de prison ferme à deux anciens maires, Boudjemaa Hanfi et Mohamed El Amine Kanfoud, ainsi qu’à l’adjoint Ben Zahira Nourredine et à un entrepreneur, pour détournement de fonds publics et fraude documentaire. En 2019, le maire par intérim Mohamed Guerazib, nommé après l’incarcération de Kanfoud, fut suspendu par le wali en raison d’une autre enquête foncière. En 2022, le président de l’APC Q. Mohamed et son secrétaire général D. Tayeb ont été condamnés à cinq ans de prison ferme pour manipulation d’appels d’offres dans une affaire de fournitures scolaires. Parallèlement, des dossiers fonciers sensibles, comme la tentative de morcellement illégal de la ferme d’Achabba Hanifi, ont exigé l’intervention de l’administration au plus haut niveau, tant les irrégularités étaient massives et répétées.
Dans la wilaya d’Oran, ce schéma n’a rien d’exceptionnel : quinze maires sur vingt-six ont été incarcérés ces dernières années, signe d’une corruption systémique solidement enracinée. À Bir El Djir, l’alternance des élus n’a jamais interrompu la chaîne des affaires : seules les procédures ont été régulières et rapides, les sanctions systématiquement prononcées, sauf lorsqu’il s’agit du maire Rezki Chahreddine (RND) en exercice aujourd’hui, dont les dossiers, contre toute logique institutionnelle, restent gelés.

La situation de Rezki Chahreddine (RND) tranche cependant radicalement avec ce passé. Jamais un maire de Bir El Djir n’a bénéficié d’une telle impunité. Les entrepreneurs, les promoteurs, les agents communaux et les fonctionnaires judiciaires que nous avons interrogés évoquent tous un blocage persistant dont personne ne connaît l’origine.
Rezki Chahreddine (RND) est-il l’un des relais Oranais de la filière turque liée à Khaled Tebboune et Saïd Sayoud ?
La question qui se pose aujourd’hui est simple, directe, et demeure sans réponse institutionnelle : pourquoi toutes les actions engagées contre le maire de Bir El Djir Rezki Chahreddine sont-elles gelées, alors que les mêmes dossiers, visant ses prédécesseurs, avaient été traités avec diligence ?
Pourquoi les juridictions d’Oran renvoient-elles indéfiniment ces affaires, alors même que les qualifications pénales invoquées sont claires ? Pourquoi les services de renseignement, régulièrement informés selon plusieurs sources internes, n’ont-ils pris aucune mesure visible malgré l’accumulation de rapports et de plaintes ? Pourquoi les décisions de la cour suprême sont-elles ignorées par l’APC de Bir El Djir et la wilaya d’Oran ?
Qui protège le maire de Bir El Djir Rezki Chahreddine (RND), et pourquoi ?



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