Par Professeure Boutaïna HASSANI, Université Mohammed Premier Oujda
Le silence des intellectuels est souvent interprété comme une démission. Cette lecture est rassurante parce qu’elle désigne un coupable. Mais elle est peut-être superficielle. Car un intellectuel ne disparaît jamais sans qu’un écosystème entier ait cessé de rendre sa parole possible. Le silence n’est pas seulement celui de celui qui ne parle plus ; il est aussi celui d’une société qui ne sait plus écouter.
L’intellectuel n’existe pas par la seule force de son intelligence. Il existe parce qu’une cité reconnaît à la pensée une fonction. Depuis l’Antiquité, sa parole ne consiste pas à produire une opinion de plus dans le vacarme collectif. Elle consiste à ralentir le jugement, à introduire de la complexité là où domine la simplification, à inscrire l’événement dans une histoire, l’émotion dans une réflexion, le présent dans une durée.
Son temps est celui de la maturation. Celui des réseaux sociaux est celui de l’immédiateté. Le conflit est d’abord un conflit entre deux régimes du temps.
Le paradoxe est là. Jamais les intellectuels n’ont autant écrit, publié, enseigné ou pris la parole dans des colloques. Pourtant, ils semblent absents du débat public. Ce n’est pas parce que leur voix s’est éteinte, mais parce que les conditions de son audition ont changé. L’espace public n’est plus organisé autour de l’autorité du savoir, mais autour de la logique de l’attention. Ce qui circule n’est pas ce qui éclaire ; c’est ce qui retient le regard.
Les influenceurs sont les figures les plus accomplies de cette nouvelle économie symbolique. Ils ne sont pas seulement des producteurs de contenu ; ils sont les entrepreneurs d’un marché où l’attention est devenue la ressource la plus rare. Leur réussite ne repose pas nécessairement sur la qualité de leurs idées, mais sur leur capacité à produire de la présence. Ils occupent les flux, les écrans, les conversations. Ils vivent dans l’instant.
L’intellectuel, lui, construit une œuvre ; l’influenceur entretient une visibilité. L’un cherche la vérité, l’autre doit maintenir l’engagement. Ce sont deux rationalités différentes.
Il serait pourtant trop facile d’opposer la profondeur des uns à la superficialité des autres. Les influenceurs prospèrent parce qu’ils répondent à une demande sociale. Ils parlent un langage accessible, immédiat, émotionnel. Ils offrent des récits simples dans un monde devenu opaque.
Là où les institutions ont cessé d’expliquer, ils donnent des interprétations. Là où les partis ne proposent plus d’horizon collectif, ils fabriquent des communautés numériques. Ils remplissent un vide.
C’est précisément là que réside la responsabilité du politique. Lorsque les partis renoncent à être des lieux de production intellectuelle, ils ne créent pas seulement un déficit d’idées ; ils désarment la société face à la simplification.
Pendant des décennies, les grandes familles politiques formaient des écoles de pensée. Elles produisaient des revues, des cercles de discussion, des controverses. L’intellectuel trouvait dans ces espaces un interlocuteur, parfois un adversaire, toujours une raison de penser.
Aujourd’hui, la politique gère davantage qu’elle n’interprète. Elle administre le présent sans imaginer l’avenir. Or, lorsque la politique cesse de penser, ce sont les algorithmes qui organisent les imaginaires.
Le véritable drame est peut-être celui-ci : l’intellectuel marocain ne souffre pas tant de la censure que de l’insignifiance à laquelle le condamne une société gouvernée par la vitesse. Son discours est souvent trop long pour le format numérique, trop nuancé pour les logiques de polarisation, trop exigeant pour une économie de l’attention qui récompense la certitude plutôt que le doute.
Il ne perd pas seulement en visibilité ; il perd en légitimité symbolique.
Cette évolution révèle une mutation plus profonde. Nous sommes passés d’une société où le savoir produisait de l’autorité à une société où la visibilité produit de la crédibilité. Hier, on devenait audible parce qu’on avait pensé. Aujourd’hui, on est souvent perçu comme légitime parce qu’on est vu. La notoriété précède parfois la compétence. La viralité devient un argument. Ce renversement bouleverse la place même de l’intellectuel.
Or l’intellectuel ne devrait jamais accepter de devenir un simple influenceur parmi d’autres. Sa fonction est précisément de résister aux formes dominantes de son époque. Si le monde accélère, il doit défendre la lenteur. Si le débat se réduit au slogan, il doit réhabiliter la nuance. Si les algorithmes privilégient l’indignation, il doit préserver les conditions d’une raison critique.
Son rôle n’est pas de gagner la bataille de l’audience ; il est d’empêcher que la société perde celle de l’intelligence.
Le dilemme de l’intellectuel marocain n’est donc pas de choisir entre le silence et le vacarme. Il est d’inventer une nouvelle manière d’être présent sans renoncer à ce qui fonde sa vocation.
Car une société qui remplace entièrement les producteurs de sens par les producteurs de visibilité risque de confondre communication et pensée, popularité et vérité, influence et autorité intellectuelle. Une démocratie peut survivre à l’absence de grands intellectuels ; elle survit plus difficilement à la disparition du besoin même de penser.
Peut-être faut-il alors inverser la question. Le problème n’est pas seulement : pourquoi les intellectuels se taisent-ils ? La question plus inquiétante est : qu’avons-nous fait de notre espace public pour que leur silence ne fasse presque plus de bruit ?
C’est peut-être là le symptôme le plus profond de notre époque. Le silence des intellectuels est moins une absence de parole qu’une crise de l’écoute. Là où la société ne prête plus attention qu’à ce qui capte son regard, la pensée cesse d’être une force publique pour devenir un murmure.
Et une démocratie qui n’entend plus ses murmures finit souvent par ne plus comprendre ses propres fractures.
0207BH
28 juin 2026



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