Tandis que le Parlement algérien adopte une loi imputant à la France la responsabilité juridique des crimes de la colonisation, un débat ressurgit dans l’opinion : celui des violences commises depuis l’indépendance, notamment durant la décennie noire des années 1990.
Par: Hichem ABOUD
Le Parlement algérien a approuvé lundi la version amendée d’une loi qui fait porter à l’État français « la responsabilité juridique de son passé colonial en Algérie et des tragédies qu’il a engendrées ».
Adoptée initialement fin décembre 2025 par l’Assemblée populaire nationale (APN) sous les applaudissements des députés, la loi a toutefois été modifiée après les réserves émises par le Conseil de la Nation, la chambre haute du Parlement.
Les dispositions exigeant des excuses officielles de la France et des réparations généralisées ont finalement été retirées du texte. En revanche, la demande de compensations pour les victimes des essais nucléaires français réalisés dans le Sahara algérien est restée inchangée.
Le rapporteur de la commission paritaire chargée de revoir la loi a justifié ces modifications en invoquant « la position de principe et inébranlable de l’État algérien ».
« L’Algérie, qui a sacrifié des millions de martyrs pour sa liberté, son indépendance et sa souveraineté, ne bradera jamais sa mémoire contre quelque avantage matériel que ce soit », a-t-il déclaré.
Le président Abdelmadjid Tebboune avait lui-même affirmé à plusieurs reprises que l’Algérie ne réclamait pas d’indemnisation financière, mais « la reconnaissance des crimes commis par la France ».
Un silence étrange de la presse algérienne
Aussi surprenant que cela puisse paraître, cette révision du texte est passée presque totalement inaperçue dans la presse algérienne.
Aucun grand titre national ne s’est attardé sur ces amendements, alors même que la question mémorielle constitue depuis des années l’un des principaux leviers diplomatiques utilisés par Alger dans ses relations avec Paris.
Pour plusieurs observateurs, ce silence s’explique par les réactions apparues dans l’opinion publique après l’adoption initiale de la loi.
Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes ont rapidement rappelé un autre chapitre douloureux de l’histoire algérienne : celui de la décennie noire des années 1990.
La décennie noire, une plaie toujours ouverte
Cette période de violence interne aurait fait près de 250 000 morts et plus de 20 000 disparus, selon plusieurs estimations.
Des milliers d’Algériens ont également été emprisonnés durant cette guerre interne qui a officiellement opposé l’État aux groupes islamistes armés.
Mais au fil des années, des témoignages d’anciens officiers de l’armée et des services de sécurité ont remis en cause la version officielle.
Selon ces témoignages, certains groupes armés, dont les Groupes islamiques armés (GIA) et l’Armée islamique du salut (AIS), auraient été infiltrés ou manipulés par les services de renseignement.
Plus troublant encore, plusieurs anciens chefs de ces organisations vivent aujourd’hui librement et disposent, selon diverses sources, de fortunes considérables.
Abdelhak Layada pour les GIA ou encore Madani Mezrag et Ahmed Benaïcha pour l’AIS sont désormais considérés par certains comme des acteurs politiques que le pouvoir consulte régulièrement.
Les accusations d’escadrons de la mort
Les témoignages d’anciens militaires évoquent également l’existence d’escadrons de la mort opérant dans les années 1990.
Selon un ancien sergent-chef de l’ex-DRS, ces commandos effectuaient chaque nuit des descentes dans certains quartiers populaires. Munis de listes de personnes à éliminer, ils laissaient derrière eux des dizaines de cadavres.
D’autres victimes étaient arrêtées puis conduites au Centre principal militaire d’investigation (CPMI) de Ben Aknoun, à Alger.
C’est là que se seraient déroulées certaines des pires exactions de la décennie noire.
Selon ce témoignage, l’actuel directeur général de la sécurité intérieure (DGSI), le général-major Abdelkader Aït-Ouarabi, connu sous le nom de général Hassan, aurait dirigé l’un de ces escadrons.
Il a pris la tête de la DGSI en mai 2025, succédant au général Abdelkader Haddad, alias Nacer El-Djen.
Des exécutions extrajudiciaires
D’après ces témoignages, Nacer El-Djen – alors lieutenant – aurait personnellement exécuté entre dix et vingt détenus par jour dans les locaux du CPMI.
Les prisonniers, assis au sol, les mains attachées, étaient abattus d’une balle dans la tête.
Des primes auraient été versées pour chaque exécution.
Plusieurs officiers impliqués dans ces opérations ont par la suite poursuivi leur carrière au sein de l’appareil sécuritaire et accumulé des fortunes importantes, notamment dans l’immobilier et le commerce.
Déportations et zones contaminées
À ces exécutions sommaires se seraient ajoutées des déportations massives vers des camps situés dans le sud du pays, touchant plus de dix mille personnes.
Certaines d’entre elles auraient été envoyées dans des régions contaminées par les essais nucléaires français réalisés durant la période coloniale.
Aujourd’hui, alors que l’État algérien réclame réparation à la France pour ces essais, les victimes de ces déportations affirment n’avoir reçu aucune reconnaissance ni indemnisation.
Les violations des droits humains aujourd’hui
Pour plusieurs organisations de défense des droits humains, la répression politique se poursuit encore aujourd’hui.
Sous le tandem formé par le président Abdelmadjid Tebboune et le chef d’état-major Saïd Chengriha, arrestations d’opposants, poursuites judiciaires et accusations de torture continuent d’être dénoncées.
Des familles affirment être ciblées en raison de l’engagement politique de leurs proches vivant en exil.
Une plainte récente a notamment été déposée par la famille d’un journaliste, accusant les autorités d’avoir violé l’article 15 de la Déclaration universelle des droits de l’homme après avoir retiré la nationalité algérienne à plusieurs membres de la famille, dont un nourrisson de quatre mois.
Une mémoire sélective
Dans ce contexte, plusieurs observateurs estiment que la focalisation du pouvoir sur les crimes de la colonisation française s’accompagne d’un silence persistant sur les violences commises depuis l’indépendance.
Tandis que l’État algérien réclame à la France la reconnaissance de son passé colonial, la question de la responsabilité pour les crimes de la décennie noire reste, elle, largement taboue.
Un silence qui continue de peser sur la mémoire collective du pays.



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