Chronique d’une mise au pas des consciences

Le maître de conférences en histoire Tahar Ouhachi, enseignant à la faculté des sciences humaines de l’Université Lounici-Ali de Blida, a été placé sous mandat de dépôt dans l’après-midi du dimanche 15 février 2026 par le juge d’instruction près le tribunal d’El Affroun, selon l’alerte publiée par son avocat, Me Hakim Saheb. Ainsi, une nouvelle voix universitaire rejoint la longue cohorte des intellectuels que l’Algérie officielle considère désormais moins comme une richesse que comme un risque.

Car il ne fait plus bon être un esprit libre dans un système qui ne tolère que la conformité. Le savoir y est accepté tant qu’il se limite aux bibliothèques ; il devient suspect dès qu’il éclaire la cité. Tahar Ouhachi, historien — donc homme du temps long et de la mémoire — se retrouve projeté dans le temps judiciaire immédiat, celui des procédures d’exception appliquées aux opinions.

L’enseignant-chercheur est poursuivi pour deux chefs d’inculpation devenus classiques dans la grammaire pénale contemporaine :

« apologie d’actes terroristes via les réseaux sociaux »

« diffusion de fausses informations portant atteinte à l’intérêt national »

Deux formulations suffisamment extensibles pour transformer toute analyse critique en menace sécuritaire. La qualification remplace désormais la preuve ; l’intention supposée supplante le fait établi. L’infraction n’est plus ce qui est commis, mais ce qui est interprété.

À ce stade, aucun communiqué officiel n’a précisé la nature exacte des propos incriminés ni les éléments matériels retenus contre l’universitaire. L’opacité n’est plus une anomalie : elle est devenue une méthode. La procédure n’informe plus la société, elle la dissuade. La justice, en cessant d’être explicative, devient pédagogique par la peur.

Le mandat de dépôt signifie l’incarcération immédiate dans l’attente de l’instruction. Dans les faits, il fonctionne comme une peine anticipée : l’universitaire est neutralisé avant même d’être jugé. Le procès éventuel ne déterminera plus la culpabilité, mais seulement la durée de la sanction.

L’université, nouveau territoire sécuritaire

L’affaire n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un contexte de judiciarisation accélérée de la parole intellectuelle. Depuis 2020, les lois sur la cybercriminalité et la désinformation ont progressivement redéfini la frontière entre opinion et délit. Publier, analyser, commenter — activités constitutives de la vie académique — relèvent désormais d’un champ pénal mouvant.

Djeloul Slama, Oussama Laaribi, le journaliste Abdelali Mezghiche et bien d’autres ont précédé Tahar Ouhachi dans cette mécanique désormais rodée : convocation, garde à vue, qualification lourde, mandat de dépôt. La répétition fait système. L’exception devient norme.

Ce qui frappe n’est pas seulement la fréquence des poursuites, mais leur cible privilégiée : enseignants, chercheurs, journalistes, étudiants. Autrement dit, ceux dont la fonction sociale consiste précisément à produire du sens. Le pouvoir ne combat plus des organisations, il neutralise des intelligences.

L’université — autrefois espace de débat, même limité — est progressivement intégrée au périmètre sécuritaire. Le campus n’est plus un lieu de pensée mais un territoire surveillé. L’État ne cherche plus à convaincre les élites ; il les dissuade d’exister.

Criminaliser la pensée L’évolution la plus significative réside dans la nature même des accusations. On ne reproche plus à l’intellectuel ce qu’il fait, mais ce qu’il signifie. La parole critique est assimilée à une menace contre l’ordre public. Ainsi, la notion d’« intérêt national » devient un concept pénal flottant : elle ne protège plus la nation, elle protège le pouvoir de la nation.

Le résultat est une inversion profonde :
la contestation devient subversion,
l’analyse devient propagande,
la recherche devient soupçon.

L’État ne réprime plus seulement des actes ; il administre le silence.

Une stratégie politique, non judiciaire Les arrestations continues depuis avril 2020 révèlent un tournant : la gestion politique s’est déplacée vers le terrain judiciaire. Là où la légitimité devrait répondre aux critiques, la procédure les enferme. Chaque incarcération adresse un message collectif : penser expose.

Les déclarations officielles sur le respect des libertés se heurtent ainsi à la réalité observable. Le discours promet l’ouverture ; la pratique organise la fermeture. La contradiction n’est pas accidentelle — elle est structurelle. Le régime ne cherche pas à convaincre l’opinion, mais à modeler son comportement.

Dans cette logique, Tahar Ouhachi n’est pas seulement un prévenu : il devient un avertissement.

Le pouvoir contre la mémoire Il existe enfin une dimension symbolique. Historien de formation, Tahar Ouhachi appartient à ceux qui travaillent la mémoire nationale. Or, tout système autoritaire entretient un rapport conflictuel avec l’histoire : il préfère la commémoration à l’analyse, le récit officiel à la recherche critique.

Arrêter un historien n’est jamais neutre. C’est empêcher le passé d’interroger le présent.

Ainsi se dessine une Algérie paradoxale : un pays jeune, mais dirigé par la peur de la pensée ; un État né d’une révolution, mais inquiet de la parole ; une nation riche d’intellectuels, mais méfiante envers l’intelligence.

Dans ce climat, la prison devient l’extension du débat public — le lieu où se termine toute discussion. Et chaque cellule fermée est une page blanche imposée à la société.