La rédaction

Trente-sept ans après sa création à Marrakech le 17 février 1989, l’Union du Maghreb arabe (UMA) semble plus que jamais figée dans l’immobilisme. Aucune commémoration officielle n’a marqué cet anniversaire, reflet d’une organisation qui existe juridiquement mais demeure politiquement inactive. C’est dans ce contexte que l’Association Mondiale Amazighe (AMA) relance un débat sensible : celui des fondements identitaires et géopolitiques de l’intégration nord-africaine.

Son président, Rachid Raha, anthropologue, journaliste-écrivain et éditeur du mensuel « Le Monde amazigh », a adressé une lettre aux cinq ministres des Affaires étrangères des États membres pour demander la dissolution de l’UMA et sa refondation sous une nouvelle appellation : “Union de Tamazgha”, terme désignant l’espace nord-africain historiquement amazigh, de l’Atlantique à la Tripolitaine.

Une organisation jugée “chimérique” Créée à la fin de la guerre froide pour promouvoir la coopération régionale entre le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye et la Mauritanie, l’UMA n’a jamais réussi à dépasser les rivalités politiques, notamment le conflit du Sahara occidental. Pour Rachid Raha, l’institution serait devenue une structure “fantôme”, incapable d’intégration économique ou politique.

Le président de l’AMA n’en est pas à sa première contestation. En 2024, il dénonçait déjà l’inertie de l’organisation lors de la nomination d’un nouveau secrétaire général. En 2018, il avait même saisi la justice marocaine pour contester l’appellation de l’agence officielle Maghreb Arabe Presse, estimant qu’elle contredisait la reconnaissance constitutionnelle de l’amazighité.

Il avait, également, saisie la maire de la ville de Rabat pour lui demander le changement du nom de la rue « le Maghreb arabe ».

Dans sa lettre, l’AMA développe trois arguments principaux :

  1. Une appellation identitaire contestée : Selon Rachid Raha, le terme “Maghreb arabe” nie l’histoire plurimillénaire amazighe de l’Afrique du Nord et prolonge une lecture héritée du panarabisme des indépendances, peu représentative de la diversité socioculturelle régionale.
  2. Un socle idéologique en déclin : Le président de l’AMA considère que l’idée d’une fraternité politique arabe unificatrice s’est affaiblie. Il cite notamment l’absence de solidarité entre supporters nord-africains lors de la CAN 2025 organisée au Maroc comme symptôme d’une identité politique commune en recul.
  3. Le blocage du Sahara occidental : Le soutien de l’Algérie au Front Polisario et la rupture diplomatique avec Rabat auraient paralysé durablement toute coopération régionale, transformant l’UMA en structure inopérante.

Le pari d’une “Union de Tamazgha”

Au-delà du constat critique, l’AMA propose un modèle alternatif : une union nord-africaine assumant explicitement l’héritage amazigh commun. Rachid Raha s’appuie notamment sur plusieurs évolutions récentes :

Reconnaissance officielle de la langue amazighe au Maroc (2011) et en Algérie (2016)

Officialisation du Nouvel An amazigh en Algérie (2018) et au Maroc (2023)

L’organisation suggère un système fédéral inspiré des anciennes confédérations tribales, accordant une large autonomie régionale. Selon son promoteur, ce schéma pourrait contribuer à résoudre la question saharienne, réduire les tensions en Kabylie et favoriser la stabilisation libyenne.

Entre utopie politique et débat identitaire

Dans le contexte actuel de rivalités régionales, la proposition apparaît difficilement réalisable à court terme. Toutefois, elle remet au premier plan la question identitaire de l’intégration maghrébine.

Dès 2012, l’historienne marocaine Mouna Hachim s’interrogeait déjà sur la pertinence de l’expression “Maghreb arabe”, soulignant un paradoxe : comment une majorité historique peut-elle être perçue comme minoritaire sur sa propre terre ?

Ainsi, au-delà de sa faisabilité politique, la proposition d’une “Union de Tamazgha” pose une interrogation fondamentale : l’unité nord-africaine doit-elle se construire sur une identité héritée des États post-coloniaux ou sur une mémoire historique plus ancienne ? Une question qui, plus de trois décennies après la création de l’UMA, demeure entière.