Par Hichem ABOUD
La guerre qui embrase aujourd’hui le Moyen-Orient ne se limite plus aux frontières de Gaza, du Liban ou d’Israël. Elle s’étend désormais à l’ensemble de l’architecture stratégique de la région et menace d’entraîner une recomposition géopolitique majeure. Au cœur de cette confrontation : l’Iran, cible directe de la pression militaire israélo-américaine et pivot central d’un affrontement global pour le contrôle de l’énergie.
Les bombardements croisés, les attaques indirectes et les tensions militaires ne sont que la partie visible d’un conflit beaucoup plus profond. Derrière les missiles se joue une guerre mondiale de l’énergie.
La bataille pour la clé énergétique du monde
Depuis plusieurs années, Washington poursuit un objectif stratégique clair : maintenir sa domination sur le marché mondial des hydrocarbures. La logique est simple. Celui qui contrôle les flux énergétiques mondiaux contrôle, en grande partie, l’économie mondiale.
L’enjeu véritable ne se situe pas seulement au Moyen-Orient, mais en Asie. La Chine, principal rival stratégique des États-Unis, dépend encore massivement des importations de pétrole et de gaz pour soutenir sa croissance industrielle.
Certes, Pékin dispose d’un parc nucléaire capable de couvrir une partie de ses besoins. Mais aucune grande puissance industrielle ne peut aujourd’hui fonctionner sans un accès stable aux hydrocarbures. Sans pétrole ni gaz, la machine économique chinoise ralentirait brutalement.
Dans cette équation globale, l’Iran représente une pièce stratégique.
Les États-Unis n’ont pas besoin du pétrole iranien pour leur propre consommation, largement couverte par leurs partenaires continentaux — Canada, Mexique, Brésil ou encore Trinité-et-Tobago. Mais le contrôle des ressources énergétiques iraniennes permettrait de frapper deux objectifs simultanément : asphyxier la République islamique et réduire la marge de manœuvre énergétique de la Chine.
Le détroit d’Ormuz : le verrou du marché mondial
La principale arme de Téhéran reste le détroit d’Ormuz, par lequel transite près de 20 % du pétrole mondial. Sa fermeture provoquerait un choc énergétique planétaire. Mais ce levier pourrait aussi se retourner contre l’Iran.
Les stratèges américains et israéliens disposent d’une option militaire capable de neutraliser durablement l’économie iranienne : des frappes massives contre les installations du champ gazier South Pars, le plus grand gisement de gaz naturel au monde.
Une telle opération affecterait également le Qatar, partenaire de l’Iran dans l’exploitation du champ, mais elle priverait Téhéran d’un pilier essentiel de son économie.
Dans ce bras de fer, Israël poursuit un objectif parallèle : assurer son autonomie énergétique. L’État hébreu entend consolider sa domination sur les gisements gaziers de la Méditerranée orientale. Les champs de Leviathan et Tamar constituent déjà une base solide. Les gisements Gaza Marine et Qana, situés au large de Gaza et du Liban, pourraient compléter ce dispositif stratégique.
L’Algérie change de camp
Dans ce contexte explosif, un acteur inattendu semble opérer un repositionnement discret : l’Algérie.
Longtemps alignée sur la rhétorique anti-occidentale de Téhéran et membre informel du « front du refus », Alger adopte aujourd’hui une posture nettement plus prudente. Son silence face aux bombardements américains et israéliens contre l’Iran contraste avec les positions qu’elle défendait traditionnellement.
Parallèlement, l’Algérie multiplie les gestes de rapprochement envers les monarchies du Golfe et par ricochet envers les USA dans une conjoncture où l’axe Washington-Golfe arabique semble dominateur.
Certains observateurs y voient une tentative opportuniste : profiter d’une éventuelle marginalisation de l’Iran pour renforcer la position algérienne sur les marchés gaziers européens et asiatiques. Mais cette hypothèse se heurte à une contrainte majeure : les capacités énergétiques algériennes sont déjà saturées.
Les infrastructures actuelles fonctionnent au maximum de leur potentiel. La fermeture du gazoduc Maghreb-Europe en 2021, conséquence directe de la rupture avec le Maroc, a réduit les marges de manœuvre d’Alger. Le projet de gazoduc GALSI vers l’Italie reste bloqué, tandis que les installations de liquéfaction de Skikda et Arzew tournent déjà à pleine capacité.
Quant au projet de gazoduc Algérie-Nigeria, régulièrement brandi comme un futur levier stratégique, il ne pourrait voir le jour avant au moins dix ans.
La fin d’une vieille alliance
Historiquement, l’Algérie entretenait des relations étroites avec l’Iran révolutionnaire. Dans les années 1970, Alger soutenait les mouvements d’opposition au Shah et offrait refuge aux militants iraniens.
Après la révolution de 1979, l’Algérie joua un rôle déterminant dans la médiation qui permit la libération des diplomates américains retenus en otage à Téhéran pendant 444 jours.
Ce rapprochement reposait sur une vision idéologique commune : celle d’un front anti-impérialiste se réclamant du tiers-monde. Mais cette doctrine appartient désormais au passé. Le repositionnement actuel du régime d’Abdelmadjid Tebboune semble traduire l’acceptation implicite d’un scénario autrefois impensable : la possible disparition du régime des ayatollahs.
À Washington comme à Tel-Aviv, certains scénarios évoquent déjà un Iran post-théocratique, qu’il s’agisse d’un pouvoir laïque, d’un régime militaire ou même d’une transition politique incarnée par certaines figures de l’opposition, dont le fils du Shah.
Une stratégie à haut risque
En se distanciant progressivement de Téhéran sans disposer d’un levier énergétique déterminant, Alger prend un pari stratégique risqué. Car si l’Iran venait à s’effondrer dans un scénario de guerre civile, l’ensemble du Moyen-Orient entrerait dans une période de turbulence majeure.
Et dans ce nouvel échiquier, l’Algérie pourrait découvrir qu’elle a quitté trop tôt un camp… sans être réellement acceptée dans l’autre.



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