Le football n’est pas seulement un jeu. Parfois, il devient un langage politique, un instrument de mémoire et un symbole de liberté. C’est ce message qu’ont voulu transmettre les supporters de l’Espérance Sportive de Tunis lors du quart de finale aller de la CAF Champions League face aux Égyptiens d’Al Ahly SC, disputé au stade de Radès.

Avant le coup d’envoi, les tribunes ont offert un spectacle saisissant : un immense tifo sur le thème « Football et Libération », rendant hommage à deux figures universelles de la lutte pour la dignité humaine : l’ancien footballeur algérien Rachid Mekhloufi et le leader sud-africain Nelson Mandela.

Par ce geste spectaculaire, les supporters tunisiens ont rappelé que le football peut être bien plus qu’une compétition sportive : un espace où l’histoire, la mémoire et les combats politiques trouvent un écho puissant.

Rachid Mekhloufi, le footballeur qui choisit la révolution

Pour comprendre la portée de cet hommage, il faut revenir sur le parcours exceptionnel de Rachid Mekhloufi, l’un des plus grands joueurs du football algérien et africain.

Né en 1936 à Sétif, en pleine Algérie coloniale, Mekhloufi s’impose très tôt comme un prodige du ballon rond. Repéré par des recruteurs français, il rejoint dans les années 1950 le prestigieux club de l’AS Saint-Étienne, où il devient rapidement l’un des joueurs les plus talentueux du championnat de Ligue 1.

Attaquant élégant et redoutable buteur, il participe à l’ascension du club stéphanois et remporte avec lui plusieurs titres majeurs, dont le championnat de France. Sa technique, sa vision du jeu et son sens du but en font l’une des grandes stars du football français de l’époque.

En 1957, il est même sélectionné en équipe de France, ce qui laisse présager une carrière internationale brillante. Mais, l’histoire en décide autrement.

1958 : le choix historique de l’équipe du FLN

Au printemps 1958, à quelques semaines de la Coupe du monde organisée en Suède, Rachid Mekhloufi prend une décision qui bouleversera sa carrière et marquera l’histoire du sport.

Comme plusieurs footballeurs algériens évoluant en France, il quitte clandestinement son club pour rejoindre la mythique équipe créée par le Front de Libération Nationale afin de soutenir la cause de l’indépendance algérienne.

Ce départ spectaculaire provoque un séisme dans le football français. Mekhloufi, alors au sommet de sa carrière, renonce volontairement à la Coupe du monde et à une trajectoire sportive prometteuse pour rejoindre une équipe qui n’est reconnue par aucune fédération internationale.

Pendant quatre ans, l’équipe du FLN sillonne l’Afrique, l’Asie et l’Europe de l’Est pour disputer des matches amicaux. Plus qu’une formation sportive, elle devient un outil diplomatique de la révolution algérienne, contribuant à faire connaître la lutte pour l’indépendance sur la scène internationale. Mekhloufi en devient l’un des symboles.

Par ce geste fort symbolique, les supporters de l’Espérance de Tunis ont rappelé que la Tunisie fut la première terre d’accueil de l’équipe de football du FLN. La sélection nationale tunisienne lui servit d’ailleurs de premier sparring-partner lors de ses débuts internationaux. Cette relation particulière entre la Tunisie et l’épopée de l’équipe du FLN s’inscrit dans l’histoire des solidarités maghrébines durant la lutte pour l’indépendance. Rachid Mekhloufi lui-même entretint un lien personnel avec ce pays : il épousa une Tunisienne qui le soutint tout au long de son parcours sportif, alors qu’il portait haut l’étendard du football algérien dans les stades du monde.

Le retour triomphal et la légende du football algérien

Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, Rachid Mekhloufi retourne à l’AS Saint-Étienne, où il reprend sa carrière avec succès. Il participe notamment à la conquête de nouveaux titres de champion de France et reste l’un des joueurs les plus marquants de l’histoire du club.

Après sa carrière de joueur, Mekhloufi se consacre à l’encadrement technique et entraîne notamment la sélection algérienne à plusieurs reprises. Il donnera à l’Algérie ses deux premiers titres internationaux -médailles d’Or aux Jeux Méditerranéens 1975 et jeux Africains 1978- et dirigera les verts au mondial 1982 au poste de Directeur technique national. C’est, aussi, lui qui a formé l’ossature de cette équipe mondialiste depuis les jeunes catégories.

Nelson Mandela et le pouvoir symbolique du sport

En associant l’image de Rachid Mekhloufi à celle de Nelson Mandela, les supporters de l’ES Tunis ont voulu souligner une idée simple : le sport peut devenir un vecteur de lutte et d’émancipation.

Après sa libération et son accession à la présidence de la République de l’Afrique du Sud, Nelson Mandela a lui-même utilisé le sport comme outil de réconciliation nationale. L’exemple le plus célèbre reste la 1995 Rugby World Cup, qu’il transforma en symbole d’unité entre les communautés sud-africaines après la fin de l’apartheid.

Quand les tribunes deviennent un lieu de mémoire

Le tifo déployé au stade de Radès rappelle que les tribunes peuvent aussi être des lieux de mémoire collective. En célébrant Mekhloufi et Mandela, les supporters tunisiens ont fait bien plus qu’encourager leur équipe : ils ont rappelé que le football est aussi une part de l’histoire politique et culturelle des peuples.

Dans un monde où le sport est souvent dominé par l’argent et les enjeux commerciaux, ce type d’initiative rappelle que les stades peuvent encore porter un message.

Celui d’un football capable de raconter l’histoire des luttes, des résistances et des rêves de liberté.