Ayoub Aïssiou affiche un visage juvénile, presque candide. Des traits encore marqués par la jeunesse, un regard doux qui pourrait évoquer l’innocence… si ce n’était ce sourire narquois qui, à chaque apparition, trahit une arrogance à peine dissimulée.
À un peu plus de trente ans, il est déjà milliardaire. Une ascension fulgurante, presque irréelle. Dans certains cercles, on le présente même comme le successeur naturel de Moumen Rafik Khalifa, autre figure emblématique d’une génération d’hommes d’affaires surgie dans l’euphorie de la rente pétrolière et dans l’ouverture, à grande échelle, du marché national à toutes les formes de corruption.
Lorsque le juge du pôle financier de Sidi M’hamed entreprend de dresser l’inventaire de ses biens, il lui faut vingt-cinq longues minutes pour en égrener la liste : hôtels, résidences, villas, immeubles, usines, terres agricoles, assiettes foncières, équipements industriels… Et encore, ce catalogue n’est qu’un aperçu. Il faudrait sans doute tout un livre pour retracer le parcours de cet homme dont la trajectoire tranche brutalement avec celle des jeunes de sa génération, contraints, eux, de braver la mer sur des embarcations de fortune pour fuir un pays qui ne leur offre ni horizon ni avenir.
Ayoub Aïssiou n’a pas seulement fait fortune. Il a surtout compris très tôt une règle fondamentale du système algérien : dans ce pays, la réussite ne se construit pas seulement avec du capital, mais avec des protections. Et les siennes étaient solides.
Son beau-père est sénateur. Les frères de ce dernier occupent des postes élevés dans l’armée : l’un colonel, l’autre général-major. En épousant Yasmina, fille du sénateur et membre de la famille Ould Zemirli, le jeune Ayoub ne scelle pas seulement une union sentimentale : il s’adosse à un réseau puissant, enraciné au cœur même de la nomenklatura.
Dès lors, toutes les portes s’ouvrent. Dans l’Algérie du système, les « affaires » prospèrent là où l’État se confond avec les réseaux d’influence. Escroquerie, blanchiment d’argent, corruption active et passive, fuite de capitaux : toute la panoplie de la délinquance en col blanc se dissimule derrière la façade respectable de l’entrepreneuriat.
Mais dans cet univers, les fortunes reposent souvent sur des équilibres fragiles. Et lorsque les protections s’effondrent, tout s’écroule avec elles.
Du jour au lendemain, les appuis qui protégeaient le jeune magnat disparaissent comme par enchantement. Le château de cartes vacille. Les alliés d’hier deviennent des fardeaux. Et l’empire construit à l’ombre du pouvoir se révèle soudain sans fondations. Toute une famille -l’épouse et ses six frères et associés- est condamnée à des peines allant de 8 à 20 ans de prison. Pour échapper à l’incarcération ils se sont exilés sans regarder derrière eux. Quant aux parrains, le sénateur et les deux hauts gradés, ils sont à l’ombre derrière les barreaux.
Ayoub Aïssiou n’a alors plus qu’une issue : la fuite.
Avant de disparaître, il s’emploie à convertir au plus vite ses avoirs, bradant la monnaie nationale pour accumuler des devises fortes — dollars et euros — seul viatique pour l’exil.
Quant à son mariage avec Yasmina Ould Zemirli, il ne lui est plus d’aucune utilité lorsque cette puissante belle-famille se retrouve à son tour derrière les barreaux. Le socle même de son ascension s’effondre.
L’homme qui, hier encore, incarnait la réussite flamboyante d’un capitalisme de connivence se retrouve désormais en cavale, traqué par une justice qu’il croyait, jusqu’alors, tenir à distance.
Une ascension dans l’ombre de la rente pétrolière
Durant les deux décennies marquées par l’envolée historique des prix du pétrole, un modèle économique parallèle s’installe : accès privilégié au foncier, entreprises publiques cédées à vil prix, crédits bancaires massifs accordés sans garanties solides.
Certains hommes d’affaires sont médiatiques. D’autres agissent dans la discrétion. Ayoub Aissiou appartient à la seconde catégorie. Parti de rien au début des années 2000, il bâtit progressivement un groupe tentaculaire couvrant : importation et commerce international, exploitations agricoles et production laitière, chocolateries et matériaux de construction, aciérie et industrie lourde, concessions automobiles, promotion immobilière et médias, avec la création en 2012 de la chaîne privée El Djazaïria One
Benjamin d’une fratrie de cinq frères associés à ses affaires, il structure un conglomérat familial aux ramifications multiples.
Crédits bancaires et patrimoine colossal
Selon le quotidien El-Watan, plusieurs banques – Al Baraka, Assalem, Trust, AGB et Badr – lui accordent plus de 63 milliards de dinars de crédits.
Son patrimoine en Algérie est évalué à près de 30 milliards de dinars :17 sociétés, dizaines de terrains agricoles et industriels, entrepôts et usines, villas, résidences luxueuses à Alger et Oran et de nombreux projets immobiliers.
Mais derrière cette prospérité affichée, la réalité est différente : chantiers abandonnés, logements jamais livrés, investissements inachevés. Des centaines d’épargnants perdent leurs économies et déposent plainte à Alger.
Le tournant du Hirak et la fuite
Lorsque ses soutiens politiques sont fragilisés par le Hirak, Aissiou comprend que la justice finira par s’intéresser à son empire. Comme elle l’avait fait avec d’autres oligarque.
Il quitte clandestinement le pays après avoir transféré une grande partie de sa fortune à l’étranger : France, Suisse, Émirats arabes unis, Espagne, Canada.
L’enquête évoque plus de 100 millions de dollars transférés, notamment pour acheter puis revendre un hôtel en France en moins d’un an et ouvrir des comptes offshores. Ses frères restent un temps pour gérer les affaires avant de partir eux aussi en 2021.
L’aciérie de M’sila : le scandale industriel
Le dossier le plus emblématique reste celui de l’aciérie de M’sila, rachetée en 2017 pour 9,60 milliards de dinars à Abdelali Blikaz. Malgré les rééchelonnements de dettes et de nouveaux crédits, l’usine ne redémarre jamais. Elle sert plutôt de support à des transferts financiers : division artificielle du projet pour contourner le plafond légal de 5 milliards de dinars, importations d’équipements et transferts de devises.
Entre janvier et juin 2018, 29 millions d’euros sont transférés vers la France, l’Italie et la Turquie via la société intermédiaire EPI.
Un wali ayant refusé certaines autorisations est remplacé pour que son successeur signe tout ce que demandait le protégé de la famille Zemerli. Le terrain est ensuite cédé à zéro dinar malgré une estimation de 12 milliards. L’usine ferme, les travailleurs deviennent chômeurs.
Procès et condamnations Après des années de blocages, la justice tranche :
18 ans de prison ferme dans l’affaire de M’sila (12,29 milliards de dinars d’escroquerie), deux condamnations supplémentaires de 20 ans pour blanchiment et escroquerie.
Les accusations incluent : blanchiment d’argent, facturation fictive, transfert illégal de capitaux, corruption, trafic d’influence et organisation criminelle. Tels sont les dessous du jeune milliardaire dont la lecture des biens mal acquis a nécessité 27 minutes au tribunal. Un autre dossier concerne 613 conteneurs de marchandises prohibées importées via Marseille et passées par le port de Mostaganem, où les scanners douaniers auraient été volontairement désactivés entre 2021 et 2024 pour laisser passer sans encombre le matériel du « golden boy ».
Réseaux, intimidations et propagande
Avant les procès, des campagnes médiatiques sont lancées contre journalistes et plaignants. Des enquêtes révèlent un réseau opérant depuis Paris : menaces, chantage et intimidation.
Jusqu’en 2024, certaines sociétés continuent de fonctionner sous prête-noms grâce à des complicités administratives rémunérées.
Pour consolider sa protection en France, où il a obtenu un titre de séjour en tant qu’investisseur -achat d’un hôtel dans le 14ème arrondissement et vendu tout récemment-, Ayoub Aissiou a entrepris de multiplier les couvertures juridiques et diplomatiques. Il acquiert ainsi un passeport d’Antigua-et-Barbuda, puis un passeport diplomatique libérien pour plus d’un million d’euros, s’attribuant de facto un statut d’« ambassadeur » officieux destiné à compliquer toute procédure judiciaire à son encontre.
Parallèlement, l’homme d’affaires tente d’influencer la sphère politique et médiatique, sans parvenir à infléchir le cours de ses affaires judiciaires. Son soutien financier à la candidature de la femme d’affaires Saïda Neghza – aujourd’hui incarcérée – lors de la présidentielle de 2024 s’avère un pari perdant. De même, son projet de chaîne de télévision lancé à l’étranger, en partenariat en faisant appel à un encadrement tunisien -pour éviter les yeux curieux des Algériens-, se solde par un investissement lourdement déficitaire.
Ayoub Aïssiou prend en charge financièrement un réseau d’agents des Services de renseignement algériens agissant comme relais médiatiques sur les réseaux sociaux, qu’il rémunère généreusement dans l’espoir d’obtenir protection et intervention dans ses procédures judiciaires. Ces relais lui auraient assuré d’un soutien institutionnel qui ne s’est jamais matérialisé. Un autre hurluberlu prétend avoir des relations avec les Services secrets français lui promet aide et assistance auprès des autorités françaises en cas de coup dur. Une promesse dont la facture mensuelle est bien salée.
Mandats internationaux et avenir incertain
Aujourd’hui, Ayoub Aissiou, son épouse et ses cinq frères font l’objet de mandats d’arrêt internationaux.
Protégé tant qu’il demeure à l’étranger, son avenir dépendra d’une coopération judiciaire internationale et des évolutions diplomatiques.
L’affaire Aissiou dépasse le destin d’un homme. Elle illustre un système : celui où la proximité sécuritaire, le crédit bancaire massif et la rente pétrolière ont permis la construction rapide de fortunes, puis leur effondrement.
Derrière les chiffres restent les victimes : souscripteurs ruinés, ouvriers licenciés, projets abandonnés.
Et une question centrale : l’empire Aissiou n’était-il qu’un cas isolé… ou la partie visible d’un mécanisme plus large ?



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